3 – Quand la réduction des pesticides fonctionne vraiment

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Agriculture et eau : des expérimentations qui montrent la voie

Les limites des politiques nationales de réduction des pesticides sont désormais largement documentées. Malgré les plans successifs, les indicateurs globaux stagnent, voire se dégradent, et les attentes sociétales restent largement insatisfaites. Pourtant, à rebours de ce constat d’échec, des expérimentations locales et sectorielles démontrent qu’un autre chemin est non seulement possible, mais déjà emprunté. Ce troisième article donne à voir ces expériences concrètes, trop souvent reléguées au second plan du débat public, mais qui constituent pourtant de véritables laboratoires de transition. Elles montrent que le problème n’est pas tant technique que politique et organisationnel.

Sortir des moyennes nationales : l’intérêt des approches territoriales

Les indicateurs nationaux ont un effet pervers : en moyennant des situations très contrastées, ils invisibilisent les réussites locales. Or la réduction des pesticides ne se joue pas uniquement à l’échelle de l’État, mais avant tout dans des territoires concrets, avec leurs sols, leurs systèmes de culture, leurs réseaux d’acteurs et leurs ressources en eau.

Dans les bassins versants dotés de SAGE (Schémas d’Aménagement et de Gestion des Eaux) ou de périmètres de captage prioritaires, la question des pesticides cesse d’être abstraite. Elle devient immédiatement lisible : une molécule épandue sur une parcelle se retrouve, quelques semaines ou quelques années plus tard, dans une nappe ou une rivière.

Ces territoires fonctionnent alors comme des laboratoires grandeur nature, où les objectifs de qualité de l’eau imposent une cohérence entre agriculture, aménagement et politiques publiques.

Aires d’alimentation de captage : quand l’eau impose des résultats

Dans de nombreux territoires, c’est la dégradation de la qualité de l’eau potable qui a servi de déclencheur. Face à des captages menacés par les pesticides et leurs métabolites, les collectivités n’ont souvent eu d’autre choix que d’agir là où les politiques nationales tardaient à produire des effets. Les programmes de protection des aires d’alimentation de captage (AAC) reposent sur plusieurs piliers complémentaires :

  • contractualisation directe avec les agriculteurs ;
  • accompagnement technique de long terme ;
  • incitations financières ciblées, parfois assorties de contraintes réglementaires progressives ;
  • suivi précis des pratiques et des résultats sur l’eau.

Dans plusieurs bassins, ces politiques ont permis :

  • une baisse significative, voire une suppression totale, des herbicides sur certaines cultures ;
  • une réduction nette des concentrations de pesticides et de métabolites dans les eaux brutes ;
  • un ralentissement, voire un arrêt, de la dégradation de certaines nappes.

Par exemple, sur le bassin de l’Oust, dans le centre Bretagne, un projet nommé Envezh1 fédère chercheurs, coopératives agricoles, chambres d’agriculture, et paysans pour imaginer des stratégies permettant de baisser l’usage des produits phytosanitaires tout en sécurisant économiquement l’exploitation. Les partenaires testent des assurances spécifiques, des modèles de primes pour services environnementaux et des approches agroécologiques adaptées au territoire.

Dans une parcelle d’orge conduite en agriculture de conservation, Pierre, agriculteur depuis 15 ans, témoigne : « Au début, j’avais peur de perdre du rendement. Mais en diversifiant mes cultures, en implantant des couverts végétaux et en utilisant des bandes fleuries 2 pour attirer les auxiliaires (chauves-souris, syrphes, coccinelles), j’ai réduit de moitié mon usage d’herbicides sans voir mes rendements chuter. Mon collègue qui a adopté ces pratiques voit même ses marges augmenter quelques années après.« 

Dans le Var, une terre de Provence propice à la culture de la vigne, Fanny Marchal y cultive Syrah, Grenache, Carignan, Rolle, Cinsault, une combinaison parfaite de cépages pour produire du côtes-de-Provence. Dans son vignoble de 7,5 hectares, elle n’utilise plus de glyphosate pour désherber. « En tant qu’agriculteur, on est les premiers concernés par les produits chimiques. Lorsque je me suis installée en 2002, je désherbai au glyphosate avec l’aide d’un pulvérisateur que je portai sur mon dos, mais j’ai décidé de faire autrement, en travaillant le sol « , explique-t-elle3.

Ce type de résultat ne relève pas du hasard et on pourrait ainsi multiplier les exemples : des études montrent que la réduction d’usage des pesticides peut être compatible avec des niveaux de production stables, voire améliorés, dans beaucoup de situations lorsque les pratiques agricoles sont repensées à l’échelle du système plutôt qu’à celle d’un seul champ4.

Agriculture biologique et systèmes de culture économes

Contrairement à une idée répandue, les résultats les plus probants ne proviennent pas exclusivement de l’agriculture biologique, mais de la combinaison de plusieurs leviers agronomiques. Les fermes engagées dans des réseaux de démonstration, comme par exemple, les fermes DEPHY – même si beaucoup d’entre elles n’ont pas toujours répondu au cahier des charges du réseau 5 – , en apportent une illustration parlante.

Sur ces exploitations, la réduction de l’usage des pesticides — parfois de 30 à 50 % — repose sur des choix systémiques :

  • diversification et allongement des rotations ;
  • réduction du travail du sol ou, à l’inverse, travail mécanique ciblé ;
  • implantation de couverts végétaux compétitifs ;
  • observation accrue des parcelles et tolérance accrue vis-à-vis de certaines adventices.

Les transitions agricoles ne se déroulent pas uniquement autour des chiffres : elles impliquent des parcours humains.

Ludovic Joiris, céréalier engagé dans le réseau DEPHY6 a rejoint une démarche de culture associée, il raconte que l’introduction de légumineuses et de rotations plus longues a permis de réduire l’usage d’insecticides tout en améliorant la fertilité de ses sols. Il ajoute : « Diminuer l’utilisation de traitements demande plusieurs années… chaque année, je fais des essais pour préserver la biodiversité, enrichir la fertilité de mon sol, réduire voire ne plus utiliser de produits phytosanitaires, tout en maintenant la rentabilité économique de mon exploitation. »

Une coopérative agricole partenaire du projet Envezh observe que certains de ses adhérents, après une période d’accompagnement technique, ont non seulement diminué leurs intrants chimiques, mais ont aussi développé des débouchés locaux pour leurs produits réduits en pesticides.

Ces expériences montrent que la réduction durable des pesticides n’est pas un objectif abstrait, mais qu’elle peut être ancrée dans des pratiques réalistes, lorsque l’on met l’accent sur l’innovation, l’entraide, et la concertation entre tous les acteurs d’un territoire.

Ces résultats démontrent que la réduction des pesticides n’implique pas nécessairement une chute de rendement. Ils restent pourtant peu diffusés, et rarement traduits en politiques publiques ambitieuses à l’échelle nationale.

Le rôle clé des SAGE : de la concertation à l’action

Les SAGE constituent un outil encore sous-exploité dans la lutte contre les pollutions diffuses. Lorsqu’ils sont dotés de moyens réels, ils permettent :

  • d’articuler politiques agricoles et objectifs de qualité de l’eau ;
  • d’impliquer collectivités, agriculteurs, usagers et associations ;
  • d’adapter les mesures aux réalités locales plutôt que d’imposer des solutions uniformes.

Dans certains territoires, les SAGE ont servi de cadre à des restrictions progressives d’usage des pesticides, acceptées car construites collectivement.

Le SAGE de la Vienne prévoit une règle visant à maîtriser les pollutions diffuses par les pesticides agricoles, notamment en imposant une réduction de l’Indice de Fréquence de Traitement (IFT) d’environ 25 % par rapport aux références historiques sur les zones d’eau identifiées comme sensibles – ce qui constitue une forme de contrainte progressive encadrée par le règlement du SAGE7.

Dans le SAGE de la Bourbre (bassin Rhône‑Méditerranée), une règle du règlement prévoit que les dossiers de déclaration ou d’autorisation d’exploiter doivent préciser les modalité de gestion visant à minimiser le recours au désherbage chimique lorsque des projets ou activités susceptibles de polluer sont instruits8.

Pourquoi ces réussites restent marginales

Malgré leur efficacité, ces expériences restent souvent confinées à des territoires pilotes. Plusieurs freins structurels persistent :

  • un manque de portage politique national ;
  • des financements instables ou temporaires ;
  • la réticence à généraliser des mesures perçues comme contraignantes ;
  • une évaluation encore trop souvent limitée à des indicateurs de moyens plutôt que de résultats.

Paradoxe français : ce qui fonctionne localement peine à être assumé politiquement à l’échelle nationale.

Ce que ces expériences disent du débat national

Depuis plus de quinze ans, le débat sur la réduction des pesticides en France est marqué par des positions souvent vives et antagonistes. D’un côté, une partie du monde agricole, portée notamment par la FNSEA, affirme que les pesticides resteraient indispensables à la viabilité économique des exploitations et soutient qu’il n’existerait pas, à ce stade, d’alternatives techniques crédibles – un argument récurrent, répété depuis les premiers plans Écophyto. De l’autre, un large front d’organisations écologistes et de protection de l’environnement – telles que Générations Futures, Greenpeace ou Eau et Rivières de Bretagne – mais aussi des syndicats agricoles comme la Confédération paysanne, réclament des réponses rapides et structurelles face aux impacts documentés des pesticides sur l’eau, la biodiversité et la santé humaine.

Or, les retours d’expérience issus de territoires engagés et de collectifs d’agriculteurs viennent précisément dépasser cette opposition caricaturale. Ils montrent d’abord que la réduction des pesticides n’est pas incompatible avec une agriculture économiquement viable : dans de nombreux cas, la baisse des intrants s’accompagne d’une diminution des charges, d’une meilleure autonomie des exploitations et d’une résilience accrue face aux aléas climatiques et économiques. Ces résultats contredisent le discours selon lequel les pesticides seraient une condition incontournable de la compétitivité agricole.

Ces expériences démontrent également que les agriculteurs peuvent et veulent s’engager dans des changements profonds de pratiques, dès lors que les règles du jeu sont claires, stables et cohérentes, et que les politiques publiques cessent d’envoyer des signaux contradictoires. Là où l’accompagnement technique est solide, les objectifs lisibles et les soutiens alignés avec les ambitions environnementales, les dynamiques de transition s’installent durablement, loin de l’image d’un monde agricole uniformément réfractaire au changement.

Enfin, la protection de la ressource en eau apparaît comme un levier particulièrement puissant de transformation des pratiques. En plaçant la qualité de l’eau potable au cœur des politiques territoriales, notamment sur les aires de captage, il devient possible de concilier enjeux agricoles, sanitaires et environnementaux, et de construire des compromis concrets fondés sur l’intérêt général.

Ces enseignements convergent vers un constat central : l’échec relatif des politiques nationales de réduction des pesticides n’est pas une fatalité technique, mais le résultat de choix politiques qui ont trop longtemps privilégié l’attentisme et l’ajustement à la marge, alors même que des alternatives existent, fonctionnent et ne demandent qu’à être généralisées.

Conclusion : généraliser ce qui fonctionne

Les nombreuses expérimentations agricoles et territoriales menées ces dernières années démontrent sans ambiguïté qu’il est possible de réduire fortement, voire de se passer, des pesticides tout en maintenant des systèmes agricoles productifs, économiquement viables et résilients. Qu’il s’agisse de pratiques agroécologiques, de rotations plus diversifiées, de l’agriculture biologique, de la gestion intégrée des ravageurs ou de dynamiques collectives à l’échelle des bassins versants, ces expériences montrent des bénéfices concrets et mesurables pour la qualité de l’eau, la préservation de la biodiversité et la protection de la santé humaine. Elles prouvent que la dépendance aux pesticides n’est ni une fatalité technique ni une nécessité économique, mais le résultat de choix politiques et de modèles agricoles dominants.

Pour les mouvements écologistes et les associations de protection de la nature, l’enjeu n’est donc plus de démontrer que des alternatives existent, mais de faire reconnaître pleinement ces réussites, souvent marginalisées ou présentées comme anecdotiques, alors qu’elles constituent des réponses crédibles aux crises écologique et sanitaire. Il s’agit d’exiger leur généralisation à grande échelle, par des politiques publiques cohérentes, contraignantes et dotées de moyens à la hauteur, capables de transformer durablement les pratiques agricoles plutôt que de multiplier les expérimentations sans lendemain.

À l’heure où la contamination des eaux, l’érosion de la biodiversité et les impacts sanitaires des pesticides sont largement documentés, l’inaction n’est plus justifiable. Continuer à différer les décisions revient à ignorer sciemment des solutions déjà éprouvées et à faire peser sur les générations futures le coût environnemental, sanitaire et économique de ce retard. Généraliser ce qui fonctionne n’est plus une option : c’est désormais une responsabilité politique et collective.


  1. https://www.agromatin.com/agroecologie/projets-territoire/envezh-teste-des-solutions-pour-limiter-les-risques-financiers-de-la-reduction-des-phytosanitaires.html ↩︎
  2. https://agronomie.versailles-saclay.hub.inrae.fr/content/download/5748/56714?version=1 ↩︎
  3. https://agriculture.gouv.fr/le-zero-chimie-y-arrive-mais-il-faut-un-temps-dadaptation ↩︎
  4. https://www.arc2020.eu/lower-pesticide-use-rarely-decreases-productivity/ ↩︎
  5. https://agrosys.fr/wp-content/uploads/sites/13/2020/01/Rapport-de-stage-2A-J.-Andre.pdf ↩︎
  6. https://agriculture.gouv.fr/diminuer-lutilisation-de-traitements-demande-plusieurs-annees ↩︎
  7. https://www.gesteau.fr/sage/vienne ↩︎
  8. https://www.gesteau.fr/sage/bourbre ↩︎

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Article rédigé par Yannick Meneux, le 12 janvier 2026