
Après plus de quinze ans de plans Ecophyto et des investissements publics considérables, la France affirme aujourd’hui inscrire sa politique de réduction des pesticides dans une dynamique européenne. Mais que montrent réellement les comparaisons entre États membres ? Derrière les indicateurs harmonisés et les communications officielles, l’examen attentif des trajectoires nationales révèle des écarts profonds, des choix politiques divergents et des angles morts persistants, notamment sur la qualité de l’eau et la santé des écosystèmes. Ce second article propose un éclairage comparatif, sans reprendre l’historique français déjà présenté, afin d’identifier ce que la France pourrait — ou devrait — apprendre de ses partenaires européens.
Une Europe aux trajectoires très contrastées
Si l’Union européenne affiche aujourd’hui une baisse moyenne des « risques liés aux pesticides » proche de l’objectif de –50 %, cette moyenne masque des situations nationales très hétérogènes. Certains États membres ont engagé des politiques structurelles de réduction de l’usage, tandis que d’autres ont surtout optimisé leurs résultats à travers des outils statistiques ou des substitutions de substances.
Cette diversité s’explique par plusieurs facteurs : structure des systèmes agricoles, poids des cultures intensives, choix réglementaires, mais aussi degré de contrainte politique accepté vis‑à‑vis des filières agricoles1 2.
Le Danemark : la fiscalité comme levier central
Souvent cité comme exemple, le Danemark a fait le choix, dès les années 1990, d’une approche économique directe :
- une taxe différenciée sur les pesticides, proportionnelle à leur toxicité réelle pour la santé humaine, l’eau et la biodiversité ;
- un suivi précis de l’usage à l’échelle des exploitations ;
- des objectifs clairs assortis de mécanismes contraignants.
Cette politique a permis une réduction significative de l’impact environnemental des pesticides, non seulement sur le « terrain », mais aussi sur les milieux aquatiques. Les concentrations de substances actives dans les eaux de surface y ont globalement diminué plus rapidement qu’en France.
Enseignement clé : là où la France privilégie l’accompagnement et l’incitation, le Danemark assume un signal-prix fort et dissuasif.
Allemagne et Europe du Nord : des résultats inégaux mais des indicateurs plus robustes
L’Allemagne, comme plusieurs pays d’Europe du Nord, a adopté des indicateurs nationaux complémentaires aux indicateurs européens. Ceux‑ci intègrent davantage :
- la toxicité chronique ;
- les impacts sur l’eau potable ;
- les effets sur la biodiversité non cible.
Les résultats sont contrastés : la baisse des usages n’est pas toujours spectaculaire, mais les politiques publiques reconnaissent plus explicitement les impacts environnementaux persistants, notamment sur les nappes phréatiques.
Différence notable avec la France : une communication publique plus prudente, qui reconnaît les limites des politiques engagées et le choix d’indicateurs multiples plutôt qu’un indicateur unique.
Pays-Bas, Belgique, Europe du Sud : intensité agricole et tensions sur l’eau
Dans des pays à forte intensité agricole (Pays‑Bas, Belgique, Espagne, Italie), la consommation de pesticides par hectare reste parmi les plus élevées d’Europe. Toutefois, plusieurs d’entre eux ont engagé des actions ciblées :
- restrictions strictes dans les zones de captage d’eau potable ;
- interdictions locales ou régionales de certaines molécules ;
- politiques volontaristes sur l’agriculture biologique.
Les Pays‑Bas, par exemple, reconnaissent officiellement que la pollution de l’eau par les pesticides demeure un problème majeur, malgré des progrès statistiques sur les indicateurs de risque.
Point commun avec la France : les zones agricoles intensives restent les angles morts des politiques de réduction d’utilisation de pesticides.
Indicateurs européens : un progrès méthodologique… aux effets politiques ambigus
L’indicateur harmonisé européen (HRI1) a permis une comparaison minimale entre États membres. Mais de nombreuses ONG européennes dénoncent un effet pervers :
- des baisses affichées dues à la sortie de quelques molécules très toxiques ;
- une invisibilisation de l’usage réel sur les parcelles ;
- une sous‑évaluation des impacts sur l’eau et les écosystèmes.
Dans ce contexte, certains pays apparaissent « bons élèves » sans que cela corresponde nécessairement à une amélioration tangible de la qualité de l’environnement.
Risque majeur : transformer un outil de suivi en instrument de communication politique.
La France dans le paysage européen : une ambition sans rupture
Comparée à ses partenaires, la France se distingue moins par ses résultats que par l’ampleur des moyens financiers mobilisés. Avec plus d’un milliard et demi d’euros investis depuis 2008 dans les politiques liées à Ecophyto, elle figure parmi les pays ayant le plus dépensé3 4 5.
Pourtant :
- la réduction réelle de l’usage reste limitée ;
- la contamination des eaux par les pesticides et leurs métabolites demeure généralisée ;
- les objectifs sont régulièrement repoussés ou reformulés.

Pour Générations Futures : Alors montre que sur la période 2011-2021, le HRI1 baisse très fortement (–36 %), le NODU augmente légèrement (+3 %), ce qui contredit l’idée d’une vraie réduction des traitements. Pour cette organisation, abandonner le NODU au profit du HRI1 serait un reniement complet des objectifs d’Ecophyto, car ce nouvel indicateur masquerait la réalité des pratiques et alimenterait une communication mensongère sur la réduction des pesticides. Générations Futures appelle donc le gouvernement à revenir à un indicateur robuste et transparent, sans quoi le plan perdrait toute crédibilité écologique7.
Constat partagé par de nombreux observateurs européens : la France a privilégié une stratégie de compromis politique avec les filières agricoles, au détriment de mesures réellement contraignantes.
Quels enseignements pour les mouvements écologistes ?
La comparaison européenne montre que la réduction des pesticides n’est pas qu’une question de moyens financiers ou d’innovation technique. Elle repose avant tout sur des choix politiques structurants :
- accepter des contraintes fortes sur certaines pratiques ;
- assumer des conflits à court terme avec des intérêts économiques établis ;
- placer la protection de l’eau potable et de la biodiversité au cœur des priorités.
Pour les militants écologistes et les associations de protection de la nature, ces constats renforcent plusieurs axes de mobilisation :
- exiger des indicateurs centrés sur l’eau, la santé et la biodiversité ;
- promouvoir des mécanismes fiscaux réellement dissuasifs ;
- s’appuyer sur les exemples européens pour démontrer que d’autres trajectoires sont possibles.
Conclusion : l’Europe comme miroir critique
La comparaison européenne agit comme un miroir sans complaisance pour la politique française de réduction des pesticides : elle démontre que les résultats ne sont ni le fruit du hasard ni uniquement liés aux moyens financiers mobilisés, mais qu’ils découlent avant tout de choix politiques clairs et de la volonté d’engager une transformation profonde des systèmes agricoles. Là où certains pays ont assumé des mesures structurelles, contraignantes et cohérentes — réduction effective des usages, accompagnement massif des changements de pratiques, remise en cause de la dépendance chimique — la France reste prisonnière d’une approche graduelle et technocratique, qui peine à produire des effets concrets sur le terrain.
À l’heure où l’eau potable devient une ressource stratégique et où l’effondrement de la biodiversité s’accélère, l’Europe montre que réduire réellement les pesticides est possible. La question n’est donc plus technique, mais politique : la France choisira-t-elle enfin la protection du vivant plutôt que le statu quo agricole ?
- https://www.science-et-vie.com/nature-et-environnement/quel-pays-utilise-le-plus-de-pesticides-en-europe-la-france-parmi-les-mauvais-eleves-205668.html ↩︎
- https://www.touteleurope.eu/agriculture-et-peche/quel-pays-europeen-utilise-le-plus-de-pesticides/ ↩︎
- https://www.publicsenat.fr/actualites/environnement/agriculture-quels-sont-les-pays-europeens-qui-utilisent-le-plus-de-pesticides ↩︎
- https://reporterre.net/Pesticides-la-France-l-un-des-pires-pays-d-Europe ↩︎
- https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/comptes-rendus/cepestici/l16cepestici2324021_compte-rendu.pdf ↩︎
- https://agriculture.gouv.fr/les-indicateurs-de-suivi-de-la-strategie-ecophyto-2030 ↩︎
- https://www.generations-futures.fr/actualites/indicateur-ecophyto/ ↩︎
Image d’en-tête, CC-BY 4.0
Articlé rédigé par Yannick Meneux, le 12 janvier 2026