Rajeunir la forêt à tout prix ? Réflexions sur les risques écologiques d’une stratégie systématique

Jean-Yves Raux et Yannick Meneux

Avant-propos – Une question forestière qui concerne toute la société

Face au changement climatique, la forêt est souvent présentée comme une solution : puits de carbone, refuge de biodiversité, ressource renouvelable. Dans ce contexte, certaines orientations de gestion envisagent un rajeunissement massif des peuplements forestiers, supposé renforcer leur résistance aux aléas futurs.

Cette stratégie interroge directement Bretagne Vivante, engagée depuis des décennies dans la connaissance et la protection des milieux naturels bretons. La Bretagne, région de forêts fragmentées, de sols souvent superficiels et de forte pression humaine, constitue un territoire particulièrement sensible aux choix sylvicoles.

Les acteurs concernés poursuivent des objectifs légitimes mais parfois difficiles à concilier :

  • les gestionnaires forestiers cherchent à anticiper des risques sanitaires et économiques bien réels,
  • les pouvoirs publics visent des stratégies d’adaptation à grande échelle,
  • les scientifiques alertent sur la complexité du fonctionnement des écosystèmes,
  • les associations naturalistes rappellent l’importance du temps long et du vivant ordinaire.

Une hypothèse séduisante… mais réductrice

L’idée selon laquelle une forêt plus jeune serait mécaniquement plus résistante repose sur une logique compréhensible : renouveler rapidement pour éviter le dépérissement. Pourtant, la forêt n’est pas un simple alignement d’arbres, mais un écosystème complexe, structuré par l’âge, la diversité des essences, les sols, la faune, les champignons et le microclimat.

Les études citées montrent que des rajeunissements étendus et rapides peuvent conduire à une simplification des habitats, réduisant la biodiversité et, paradoxalement, la capacité d’adaptation globale des peuplements.

Biodiversité forestière : la force de la continuité

Les peuplements adultes et vieillissants abritent une biodiversité spécifique, souvent discrète mais essentielle : insectes saproxyliques, chauves-souris forestières, oiseaux cavernicoles, champignons spécialisés. Une part importante de ces espèces dépend de la présence de gros bois, de bois mort et de micro-habitats.

En rajeunissant massivement, on rompt cette continuité écologique, alors même que la résilience des forêts repose sur la diversité des structures et des âges.

Bois mort et vieux arbres : un enjeu local fort

Les suivis naturalistes menés en Bretagne montrent que de nombreuses espèces forestières patrimoniales sont associées aux vieux arbres et au bois mort, encore trop rares dans certains massifs. Leur maintien est aujourd’hui identifié comme un levier prioritaire de gestion dans plusieurs forêts publiques et privées accompagnées par des associations naturalistes.

Sols bretons : une vulnérabilité accrue

Beaucoup de sols forestiers bretons sont peu épais et reposent sur des substrats pauvres. Leur exposition prolongée au soleil et au ruissellement, après ouverture du couvert, peut entraîner une perte rapide de fertilité difficilement réversible à l’échelle humaine.

Sols et champignons : un patrimoine invisible fragilisé

Le rajeunissement intensif implique souvent une mise à nu temporaire des sols. Or, les sols forestiers stockent du carbone, régulent l’eau et abritent un réseau mycorhizien essentiel à la santé des arbres. Les champignons symbiotiques, sensibles aux interventions lourdes, jouent un rôle clé dans l’accès à l’eau et aux nutriments, notamment en période de sécheresse.

Altérer ces réseaux revient à affaiblir durablement la capacité des forêts à faire face aux stress climatiques.

Forêts matures et adaptation climatique : un potentiel sous-estimé

Les peuplements anciens ne sont pas figés. Ils portent un patrimoine génétique et épigénétique issu de décennies d’adaptation progressive. Hybridations naturelles, diversité intra-spécifique, réponses différenciées au stress : ces mécanismes constituent une assurance face à un futur incertain.

Supprimer trop rapidement ces peuplements, au nom de leur supposée vulnérabilité, revient à se priver de capacités d’adaptation encore largement méconnues.

S’adapter autrement : des pistes déjà explorées

Dans plusieurs pays, notamment en Europe du Nord, en Allemagne, en Suisse ou au Japon, des approches alternatives se développent pour anticiper le changement climatique sans rajeunissement systématique :

  • gestion à couvert continu,
  • diversification progressive à partir de la régénération naturelle,
  • maintien d’arbres très âgés comme éléments structurants,
  • expérimentations locales plutôt que généralisation rapide.

Ces stratégies reposent sur une idée simple : laisser plus de place aux capacités d’adaptation du vivant, tout en accompagnant les évolutions lorsque cela s’avère nécessaire.

Des pratiques déjà en évolution en Bretagne

Certaines forêts bretonnes expérimentent aujourd’hui des formes de gestion plus fines : limitation des coupes rases, irrégularisation des peuplements, conservation d’îlots de vieillissement. Ces démarches, encore ponctuelles, montrent qu’une adaptation progressive est possible, même dans des contextes contraints.

Conclusion – Redonner du temps et de la diversité à la forêt

Face à l’urgence climatique, l’action est indispensable. Mais l’efficacité à long terme passe sans doute moins par des réponses uniformes que par une gestion prudente, diversifiée et territorialisée.

Plutôt que rajeunir systématiquement, il s’agit de composer avec la complexité du vivant, de préserver ce qui fonctionne déjà et d’expérimenter sans précipitation. En Bretagne comme ailleurs, la forêt n’est pas seulement un outil d’adaptation : elle est déjà, en elle-même, une solution vivante à condition de lui en laisser le temps.

Pour aller plus loin

  • Bretagne Vivante : Publications et suivis naturalistes régionaux sur la biodiversité forestière, le rôle des vieux arbres et du bois mort en Bretagne.
  • FNE : Forêt et changement climatique – Livre blanc pour une gestion différenciée (avril 2025) [ICI…]
  • ONF : Séminaire AQUAREL (2025) : Apports récents sur la diversité génétique des chênes et les mécanismes naturels d’adaptation.
  • SNUPFEN Solidaires : Alerte gestion durable / Aménagement n°3 (janvier 2026) : analyse des risques écologiques liés à un rajeunissement forestier massif

Image d’en-tête : Dans le parc national du Harz, en Allemagne, épicéas et conifères meurent en raison du changement climatique. © Getty – Ezypix