Où le lecteur curieux découvrira tout ce qu’il faut savoir sur un oiseau extraordinaire, le Hibou des marais. Par Michel Arnould
Nous venions de passer deux heures, sur les polders de la baie du Saint-Michel, à observer et admirer les Hiboux des marais qui nous avaient offert le spectacle éblouissant de leur chasse, planant au-dessus des herbus, ou posés au sol, délicatement éclairés par la lumière chaude du soleil couchant.
Quand soudain, sans crier gare, un hibou s’est posé sur un piquet de bois, juste devant la voiture.
Après une longue et harassante séance de chasse, M. Asio venait de comprendre que lui et ses/ congénères venaient d’être longuement observés par les Homo sapiens dispersés sur la digue, équipés de curieux instruments, et que les étranges cris qu’il avait entendus avaient été provoqués par les planés, les piqués et les virages sur l’aile que les chasseurs de campagnols avaient habilement déployés.
Il proposa, flatté par notre curiosité à son égard, de nous accorder une interview exclusive sur les polders ! Nous acceptâmes cette offre inattendue avec enthousiasme.
Voici la transcription de l’entretien. Aux lecteurs qui pourraient s’inquiéter d’une familiarité malvenue, nous certifions que le tutoiement fut convenu par les deux parties !
Bonjour M. Asio, peux-tu te présenter à nos lecteurs ?
Commençons avec un peu de taxonomie et d’étymologie, ce qui devrait impressionner tes lecteurs !
On m’appelle Hibou des marais, Hibou brachyote — du grec brachus (court) et ôtos (oreille) — ou, chez les anglophones, Short-eared Owl, à cause de mes petites aigrettes presque invisibles. Depuis 1763, les scientifiques m’appellent officiellement Asio flammeus (du latin asio ou axio, terme utilisé par Pline pour désigner un hibou cornu), et flammeus (en raison de la couleur fauve pâle de mon plumage qui évoque celle d’une flamme). Mais comme je franchis les frontières sans passeport, cela n’a aucune importance !
Je suis un rapace nocturne et crépusculaire de taille moyenne, proche par la taille du Hibou moyen-duc mais avec des ailes plus longues et une allure plus élancée. Je suis un rapace des espaces ouverts : je me plais où l’herbe ondule, où les campagnols circulent en nombre, où la lumière rase du soir allonge les ombres au-dessus des marais, des prairies humides… et de la toundra. Oui, la poésie me sied aussi !
Ma vie, tu le verras, est intimement liée aux petits rongeurs : lorsqu’ils abondent, ma population croit; lorsqu’ils se font rares, je disparais, migrant vers des sites plus favorables. Je les aime, ils me craignent, c’est ainsi depuis la nuit des temps… Je ne mange ni les graines ni les légumes de toute façon.
Quelle est ta famille ?
J’appartiens à la grande famille des Strigidés, hiboux et chouettes, présents presque partout sur la planète sauf en Antarctique. Mon ordre est celui des Strigiformes, les rapaces nocturnes. Je suis du genre Asio, le même que celui du Hibou moyen-duc (Asio otus), avec lequel je suis souvent confondu, mais nous différons par la silhouette, l’activité plus diurne chez moi et divers détails de plumage. Je suis beaucoup plus beau que lui, c’est indiscutable.
La taxonomistes décrivent une dizaine de sous-espèces réparties sur presque tous les continents, avec des formes insulaires particulières aux Galápagos, à Hawaï, aux Antilles, ou aux Malouines.
Cosmopolite je suis.
Décris-toi pour que je te reconnaisse sans risquer de me tromper
Je mesure environ 33 à 43 cm de longueur, pour une envergure de 95 à 110 cm, ce qui me donne un aspect très « ailes longues – queue courte » en vol. Mes amis mâles pèsent entre 300 et 430 g. Les femelles, quant à elles, pèsent entre 350 à 500 g, elles sont donc un peu plus grandes et plus lourdes que nous. Mais elles sont si belles !
Ma tête porte de minuscules aigrettes à peine visibles, au point que, posé, je donne l’impression d’être presque « sans oreilles ». Mes yeux sont jaunes, largement cerclés de noir, mis en valeur par un masque facial très clair, blanchâtre, qui se détache fortement sur le plumage plus sombre.
Mon dessus est brun jaune-roux, fortement rayé de brun noir, avec un aspect global rappelant des herbes sèches ou des graminées fanées, ce qui me rend très cryptique au sol. Mon dessous est plus clair, brun crème à ocre, flammé et strié, avec un collier pectoral plus marqué et des petites taches sombres sur la poitrine.
En vol, tu peux me reconnaître à :
- mes longues ailes aux battements lents, alternant avec des séquences planées à faible dièdre,
- ma face pâle et le tour sombre de mes yeux, bien visibles de profil
- le dessous de mes ailes très clair, presque blanc, marqué d’une « virgule » noire nette au niveau du poignet et de taches sombres à l’extrémité des primaires.
Où vis-tu et quels sont tes milieux préférés ?
Je me répète, je suis cosmopolite, présent sur une grande partie de l’Europe, de l’Asie, de l’Amérique du Nord et du Sud, ainsi que sur plusieurs archipels. Je suis absent de l’Antarctique, trop froid, trop hostile, et dépourvu de nourriture. Cet endroit est tout juste bon pour les Spheniscidae.
En Europe occidentale, je fréquente les grands espaces ouverts, côtiers et intérieurs : marais, prairies humides, landes, tourbières, dunes herbeuses, plaines agricoles extensives. Je n’ai nul besoin d’arbres : je me pose et je dors au sol, dans la végétation basse, et c’est également là que je niche.
Ce que je recherche avant tout, c’est un milieu ouvert riche en proies, avec une végétation assez haute pour me dissimuler, mais suffisamment dégagée pour que je puisse chasser en vol rasant. Je peux vivre du niveau de la mer jusqu’à des altitudes de plusieurs milliers de mètres dans les Andes, tant que l’espace est ouvert et que les rongeurs sont présents.
Voyages-tu , es-tu sédentaire ou nomade ?
Je suis à la fois migrateur, partiellement sédentaire et volontiers nomade, selon les régions. Les populations du Grand Nord migrent de la toundra vers des régions plus tempérées en hiver, alors que les populations plus méridionales sont plutôt erratiques, se déplaçant au gré de la disponibilité en proies. Mon cycle est dicté par les rongeurs : quand campagnols et lemmings pullulent, je peux m’installer en grand nombre, produire des nichées abondantes ; lorsque les effectifs de proies s’effondrent, je quitte massivement la région et vais chercher refuge des zones de forte densité de proies. Cette dépendance explique mes fluctuations spectaculaires : certaines années, tu peux nous observer en nombre, et ne plus nous voir les années suivantes ! Eh oui, la vie des ornithos est difficile, nous le savons…
On te dit nocturne, mais je t’observe toujours en journée !
On me considère souvent comme un hibou crépusculaire, voire diurne, car , comme tu le dis, je me montre fréquemment en pleine journée, surtout par temps couvert ou en période de nourrissage intense. Je suis actif à l’aube, au crépuscule, et aussi la nuit, mais mes vols de chasse en plein jour participent à ma réputation de hibou « diurne » par rapport à d’autres strigidés strictement nocturnes.
Mon vol de chasse est très caractéristique : je rase les herbes entre 50 cm et 2 m de hauteur, avançant lentement, avec de larges battements d’ailes et des basculements latéraux, comme si je « palpais » l’espace. Je peux aussi me mettre en vol stationnaire bref, puis piquer pattes en avant dès qu’une proie est détectée.
En parade nuptiale, j’effectue des vols circulaires au-dessus du territoire, monte parfois à plus de 200 m d’altitude, ponctue mes évolutions de battements très rapides, de vols sur place et de claquements d’ailes, le tout accompagné de cris rythmiques ck ck ck… en séries de quelques secondes. Il s’agit d’impressionner les femelles !
Comment chasses-tu ?
Mon régime alimentaire est constitué à 90% de campagnols. As-tu déjà goûté du Campagnol ? Non ? Ah bon… J’en raffole, c’est délicieux ! Parfois, je capture d’autres petits rongeurs (rats, souris), plus rarement des oiseaux nichant ou se reposant au sol, ainsi que des chauves-souris, des reptiles (lézards, serpents) et des insectes.
Je chasse en combinant l’ouïe et la vue : mes disques faciaux concentrent les sons vers mes oreilles asymétriques et mes yeux, qui voient comme les tiens le vert, le rouge et le bleu, voient également l’ultraviolet. On dit que je suis tétrachromate ! Mes yeux sont de forme tubulaire, lourds (environ 5% du poids du corps) et fixés dans l’orbite, mais grâce à mes 14 vertèbres cervicales, je peux tourner ma tête à l’horizontale sur environ 270°. Si, si, je te jure ! Ma cornée très développée et la large ouverture pupillaire maximisent la captation et l’amplification de la lumière, m’assurant une excellente vision crépusculaire et nocturne, mais aussi une vision diurne supérieure à celle de l’homme, y compris face au soleil, bien que je sois incapable de voir dans l’obscurité totale. Je vois très bien de loin, et je perçois finement les distances.
Lorsque je saisis une proie de taille modeste, je l’avale entière, tête la première ; les éléments non digestibles (os, poils) sont compactés dans mon gésier et rejetés sous forme de pelotes de réjection mesurant typiquement environ 48 mm de long pour 22 mm de diamètre
En présence de pullulations de rongeurs, je peux concentrer mes activités de chasse sur de toutes petites surfaces, avec des allers-retours répétés, au point de devenir presque « un outil de dératisation naturelle » à l’échelle d’une prairie ou d’un marais.
Parle-nous de ton nid, de tes œufs et de tes poussins
J’ai atteint la maturité sexuelle à la fin de ma première année, et j’ai commencé à me reproduire (loin de la Bretagne) du mois de mars à mai (jusqu’en juillet selon la latitude). Après les parades et la formation de notre couple, nous avons choisi, Mme Asio et moi, un site de nidification au sol, sec, à l’abri d’une possible montée des eaux, soigneusement dissimulé dans la végétation.
Nous avons construis un nid sommaire : une cuvette grattée au sol, tapissée d’herbes sèches, de brindilles, parfois simplement obtenue par tassement de la végétation sous nos corps, d’un diamètre d’environ 25 cm, ce qui est remarquable, note-le bien, pour un rapace nocturne nichant au sol, la plupart des autres strigiformes ne construisant pas de structure aussi définie.
La ponte se compose le plus souvent de 4 à 7 œufs, rarement 10, voire exceptionnellement 14 œufs les années de très grande abondance en rongeurs. Nos œufs sont blancs, mats, mesurant typiquement 35–45 mm sur 29–33 mm. La ponte ne se fait pas en une fois: environ un œuf toutes les 48 heures, et l’incubation débute dès le premier œuf. Il en résulte un échelonnement des éclosions : le premier poussin naît plusieurs jours avant le dernier, ce qui lui donne un avantage déterminant sur les autres membre de la fratrie en cas de pénurie de nourriture.
Madame Asio assure l’essentiel de l’incubation pendant environ 4 semaines, pendant que je ravitaille le nid et monte la garde autour, et je participe parfois à la couvaison.
À la naissance, les poussins pèsent environ 16 g, sont couverts d’un duvet clair, puis d’un duvet secondaire plus sombre, avant que les plumes ne prennent le relais. Les jeunes quittent physiquement le nid dès leur 12ᵉ jour, se dispersant dans la végétation, ce qui réduit la période de vulnérabilité à la prédation au niveau du nid proprement dit. Ils prennent réellement leur envol vers l’âge de 4 semaines, poursuivent leur dépendance alimentaire encore deux à trois semaines, puis deviennent autonomes.
J’ai été père à un an, grand-père à deux ans, et arrière-grand-père à 3 ans. Mon espérance de vie est de 10 à 15 ans selon les conditions environnementales (qualité de l’habitat, pression de prédation, collisions, toxiques, etc.). Mais il se dit sur les herbus qu’un Hibou des marais bagué aurait vécu près de 28 ans.
Des informations sur la mode vestimentaire ?
Le plumage de nos juvéniles se distingue par des teintes plus sombres, un dessous plus chamois et un masque facial moins contrasté que chez l’adulte. Le premier duvet (néoptile), court et dense, apparaît les premiers jours, puis est remplacé autour du cinquième jour par un duvet plus long et plus brun (mésoptile), avant l’apparition des vraies plumes entre la deuxième et la troisième semaine. Je subis ensuite une mue préjuvénile continue, puis une mue prébasique partielle, remplaçant les plumes de la tête et du corps en fin d’été de la première année. Adulte, j’effectue une mue prébasique complète, en général de mai à octobre, sur les zones de reproduction ou leurs environs. C’est compliqué, difficile à expliquer, et puis qui s’en soucie ?
Quels problèmes as-tu dans la vie ?
Madame Asio est charmante. Rien à dire !
En revanche, des prédateurs naturels peuvent nous gâcher la vie les : les rapaces diurnes (aigles, buses, faucons), les renards, les chiens, et les corvidés notamment, peuvent détruire nos nids et manger nos œufs et nos poussins. Néanmoins, dans beaucoup de régions, les principales causes de mortalité sont liées aux activités de ton espèce, je suis navré de le dire.
Parmi ces menaces :
- les collisions avec les véhicules sur les routes, car je chasse bas au-dessus des bas-côtés,
- les collisions avec les avions, mes dortoirs et lieux de chasse coïncidant parfois avec des zones aéroportuaires,
- l’agriculture intensive qui détruit ou dégrade les prairies humides, les marais et les friches,
- l’usage de rodenticides et pesticides qui réduisent mes proies et m’empoisonnent indirectement.
Les zones humides ont perdu environ la moitié de leur superficie en France métropolitaine entre 1960 et 1990, ce qui affecte directement mes habitats préférés. Au niveau mondial, mes effectifs ont chuté dans de nombreuses régions ces dernières décennies, même si, à grande échelle, je reste classé en « préoccupation mineure » par l’UICN grâce à ma vaste aire de répartition.
Que souhaites-tu nous dire de tes rapports avec nous, les humains ?
Sur le plan légal, je bénéficie d’une protection totale en France depuis 1981, au titre de l’arrêté sur les oiseaux protégés, et je figure à l’annexe I de la Directive Oiseaux de l’Union européenne. Tu n’as donc pas le droit de me détruire, de me capturer, de me perturber intentionnellement, de détruire mes nids ou mes œufs, et de dégrader mes habitats.
Les Canards nous jalousent !
Dans certaines régions, tes congénères me considèrent comme un allié dans la lutte contre les rongeurs des cultures, car je peux consommer des quantités importantes de petits mammifères, participant à une forme de « lutte biologique » sans qu’il soit nécessaire de répandre la moindre cochonnerie.
Ailleurs, tes aménagements, la fragmentation de nos habitats, l’intensification agricole et le trafic routier réduisent mes chances de survie et de reproduction. Je t’en veux un peu…
Une petite remarque pour détendre l’atmosphère : à Cuba, l’extension de certaines cultures (riz, canne à sucre, agrumes) et l’augmentation des populations de rats et de souris dans ces milieux ont paradoxalement permis à mes populations de croître, au point de coloniser de nouvelles zones, y compris le sud de la Floride.
As-tu des espoirs, des projets, un avenir ?
Mon « projet », si l’on peut dire, est simple : suivre les vagues de rongeurs, trouver des prairies, marais et landes riches en proies, et y déposer mes œufs sur un morceau de terre sèche, caché dans l’herbe.
Si les humains préservent les zones humides, maintiennent des prairies extensives, limitent les rodenticides et ménagent des couloirs d’herbe haute loin des routes, mes populations peuvent se maintenir et même se reconstituer localement.
Je suis une espèce plastique, capable de m’adapter à des milieux ouverts très variés, de la toundra aux pampas, des rizières aux dunes littorales. Mon avenir dépend rade la manière dont ton espèce gèrera ces paysages ouverts et ces petites proies dont j’ai un besoin vital; là où tu laisseras vivre les marais et les prairies, tu auras une chance de me voir, silencieux, glisser au ras des herbes au crépuscule.
Une suggestion, peut-être ?
Si tu veux mieux me connaître , installe-toi à la lisière d’un herbu, d’une prairie humide ou d’un marais ouvert, par une fin d’après-midi d’hiver (de novembre à février en Bretagne nord). Cherche un oiseau aux grandes ailes souples, à la face claire, zigzaguant en silence quelques mètres au-dessus de l’herbe, parfois interrompu par un surplace puis un plongeon brutal.
Regarde aussi le sol : mes pelotes de réjection, allongées, gris sombre, pleines de petits crânes de campagnols, trahissent mes dortoirs et mes places de chasse régulières.
Si tu gardes tes distance, que tu respectes mes sites de nidification au sol et que tu évites de piétiner les herbes hautes en saison de reproduction, tu pourras m’observer, de loin, sans me déranger année après année, jusqu’à me considérer comme un habitant familier des paysages ouverts que tu aimes et que tu protèges.
Bibliographie
Merci de nous avoir répondu, M. Asio, et surtout, merci de nous avoir laissés vous admirer, toi et tes amis ! Vous avez la classe ! Voici, quelques références pour en apprendre davantage sur vous, si besoin était.
- Le Hibou des marais. Oiseaux.net
- Le hibou des marais. Wikipédia