Chroniques d’une lande retrouvée : 15 ans de suivi botanique aux Grandes Landes de Trébédan

Carnets en main, loupes de botaniste autour du cou, nous voilà sur le sentier qui traverse les Grandes Landes de Trébédan. Devant nous, un paysage qui semble paisible, presque immuable. Et pourtant… Ce que racontent quinze années de suivi botanique, c’est une histoire de dynamiques végétales, de perturbations salutaires et de résilience écologique.

Une lande humide façonnée par l’histoire et la gestion

Nous sommes ici sur l’un des derniers ensembles de landes humides atlantiques du secteur Rance–Côte d’Émeraude. Le décor écologique est exigeant : sols acides sur substrats siliceux, hydromorphie hivernale marquée, assèchement estival prononcé. Un fonctionnement contrasté qui sélectionne une flore hautement spécialisée.

Mais ce paysage n’a rien de « naturel » au sens figé du terme. Depuis plusieurs décennies, l’abandon des pratiques agropastorales et les drainages anciens ont favorisé la fermeture progressive du milieu. Bouleaux, saules, bourdaine ont gagné du terrain. La lumière s’est raréfiée au sol. Peu à peu, la lande humide s’orientait vers un stade préforestier.

C’est dans ce contexte qu’un suivi botanique standardisé débute en 2012. Quatorze quadrats permanents, répartis dans cinq zones, sont relevés chaque année en juillet. Chaque espèce est notée, chaque recouvrement estimé. Une photographie répétée, année après année, de la végétation.

Inventaires botaniques (en 2014 à gauche et en 2023 à droite)

L’étrépage : une perturbation radicale mais structurante

Arrêtons-nous sur un mot clé : étrépage. Concrètement, on enlève la couche superficielle du sol – végétation, litière, horizons organiques enrichis. Écologiquement, c’est une remise à zéro.

En 2013, les zones que l’on nomme A, B et C sont massivement étrépées. Les indicateurs écologiques calculés à partir des relevés montrent alors une rupture nette : baisse de l’indice d’azote, modification de la lumière, fluctuations de l’humidité. Rien d’étonnant : l’exportation de matière organique appauvrit le système, tandis que l’exposition des horizons minéraux crée des conditions plus contraignantes.

La végétation entre dans une phase transitoire. Espèces pionnières et opportunistes apparaissent. Le cortège floristique devient plus variable, plus instable. C’est la signature classique d’un milieu fraîchement perturbé.

Mais dès 2014, une réorganisation progressive s’enclenche. Les espèces hygrophiles regagnent du terrain. Les communautés caractéristiques de lande humide et de bas-marais recolonisent les zones. Surtout, l’indice d’azote reste globalement bas : aucune dérive vers l’eutrophisation.

Une seconde opération d’étrépage intervient en 2018, cette fois en zones D et E. Là encore, une perturbation marquée, mais aux effets plus localisés et à la trajectoire encore en cours d’ajustement.

La zone A juste après l’étrépage (octobre 2013) et en 2023 (à gauche)

Recolonisation et résilience : la lande retrouve son identité

Les analyses statistiques multivariées des inventaires annuels permettent de visualiser ces trajectoires. On distingue trois grandes phases :

– Une phase initiale… où la lande est en voie de fermeture et on note une dominance de ligneux et d’espèces sciaphiles (qui font de l’ombre !)
– Une phase transitoire où l’on constate une explosion végétale (liée au stock de graines dans le sol) très diversifiée ; c’est la variabilité post-étrépage
– Une phase stabilisée (depuis 2019)… où la lande humide s’ouvre et re-devient fonctionnelle.

Ce qui frappe, c’est la résilience du système. Malgré deux perturbations majeures, la végétation converge vers une identité écologique cohérente : milieu ouvert, hygromorphe, oligotrophe.

Dans les zones A et B, la lande restaurée apparaît remarquablement stable. Bruyères (Erica tetralix, Erica ciliaris), ajonc nain (Ulex minor), molinie, jonc acutiflore… On reconnaît les faciès typiques des landes humides atlantiques acidiphiles, relevant de la classe des Calluno-Ulicetea.

Les zones D et E restaurées en 2018, montrent une dynamique encore instable : recolonisation en cours mais reprises ponctuelles des ligneux. Une autre temporalité écologique !

Lande en voie de fermeture (à gauche) et lande fonctionnelle (à droite)

Le « corridor » : une mosaïque précieuse et sensible

Approchons-nous maintenant d’un tout petit secteur particulier : la zone C que l’on appelle le « Corridor ». Sous nos pieds, de subtiles microdépressions. Au printemps, l’eau y séjourne plus longtemps. Et la flore change.

Ici coexistent une prairie humide oligotrophe à Molinia caerulea et Juncus acutiflorus, et un bas-marais acide à Eleocharis multicaulis, Ranunculus flammula, Hydrocotyle vulgaris, ponctué parfois deSphagnum.

Phytosociologiquement, cette zone se situe à l’interface entre prairies hygrophiles (Molinio-Juncetea) et végétations amphibies pionnières (Littorelletea uniflorae). Écologiquement, c’est un pôle hydrique fonctionnel majeur.

Ces zones de transition sont de véritables réservoirs de diversité. Mais aussi des secteurs fragiles. Le suivi met en évidence leur sensibilité au piétinement, capable d’altérer la structure du sol et de banaliser la végétation.

Détails de la zone C (communauté prairiale à gauche) et bas-marais (à droite)

La fougère aigle, discrète voisine de la lande

Au fil du parcours, elle passe presque inaperçue. A la lisière des fourrés ou sous l’ombre légère des jeunes ligneux, la fougère aigle (Pteridium aquilinum) s’installe doucement. Encore rare dans les quadrats du suivi botanique, elle marque pourtant les zones de transition, là où la lande dialogue avec le boisement.

Mais la lande est un milieu fragile. Lorsque la fougère gagne du terrain, elle peut former des nappes denses, assombrir le sol et freiner l’installation des espèces typiques comme la callune. Une expansion trop importante modifierait alors l’équilibre patiemment retrouvé.

Aux Grandes Landes de Trébédan, nous n’en sommes pas là. La fougère demeure une présence périphérique, témoin des dynamiques naturelles à l’œuvre. Les bénévoles de l’antenne ont d’ailleurs déjà mené un chantier de « bâtonnage », une technique simple visant à fatiguer la plante en brisant ses frondes. Une intervention qu’il faudra sans doute renouveler cette année, pour accompagner en douceur la dynamique de la lande.

Chantier de bâtonnage en 2024 (à gauche) et fougère aigle dans la zone E (à droite)

En refermant nos carnets, une évidence s’impose. La lande humide n’est pas un décor figé, mais un système vivant, réactif, plastique. Quinze années d’observations montrent qu’une lande en voie de fermeture peut retrouver structure et fonctionnement caractéristiques – à condition d’une gestion ciblée, raisonnée et inscrite dans le temps long.

Ici, la gestion conservatoire devient un outil de connaissance. Et la connaissance, un guide précieux pour continuer à accompagner ces paysages discrets mais exceptionnels.


Remerciements

Les suivis botaniques réalisés entre 2012 et 20251et qui ont servi à la présente étude – ont reposé sur l’implication des bénévoles de Bretagne Vivante, avec la supervision successive de Daniel Chicouène, Yann Laurent, Olivier Babut et Bernard Clément.

Merci aussi à Jean-Yves Raux, Géraldine Dassa et Mouna Haji pour la mise à disposition et l’autorisation d’utilisation de photographies illustrant cet article.

Image d’en-tête : Les Grandes Landes de Trébédan – Yannick Meneux

  1. Dans les Grandes Landes de Trébébédan, des inventaires botaniques ont été réalisés depuis le mitan des années 1990 ; toutefois, faute de relevés numériques, ils n’ont pas pu être exploités dans le cadre de la présente étude. ↩︎