Rédaction : Michel Arnould – Lundi 9 mars 2026
Cet hiver, une quarantaine de bénévoles se sont mobilisés lors de trois sessions d’observation coordonnées pour dresser un état des lieux inédit des interactions entre activités humaines et oiseaux d’eau hivernants sur le site Natura 2000 « baie de Lancieux – baie de l’Arguenon ». Porté par le Parc naturel régional Vallée de la Rance – Côte d’Émeraude, ce projet participatif s’inscrit dans une démarche de science citoyenne visant à concilier usages récréatifs du littoral et préservation de l’avifaune hivernante. Un projet citoyen au service de la biodiversité littorale. Les salariés de plusieurs institutions, et les bénévoles de plusieurs associations se sont mobilisés : Bretagne Vivante, le GEOCA, la LPO, l’OFB, le PNR Vallée de la Rance – Côte d’Émeraude, la Communauté de communes Côte d’Émeraude et VivArmor Nature
Un site Natura 2000 d’importance européenne, riche mais sous pression anthropique
Les sites Natura 2000 de la baie de Lancieux s’étendent sur 11 communes, à cheval sur les départements des Côtes-d’Armor et d’Ille-et-Vilaine. Ils comprennent la Zone Spéciale de Conservation (ZSC) « Baie de Lancieux, baie de l’Arguenon, archipel de Saint-Malo et Dinard », couvrant 5 142 hectares dont 79% en milieu marin, et la Zone de Protection Spéciale (ZPS) « Îles de la Colombière, de la Nellière et des Haches », classée en 2019 pour les oiseaux qu’elle accueille, sur 1 689 hectares dont 99% en milieu marin.
Une étude préalable révélatrice
En 2024, l’Office Français de la Biodiversité (OFB) a confié au Groupe d’Études Ornithologiques des Côtes-d’Armor (GEOCA) l’analyse des enjeux avifaunistiques de trois ZPS Natura 2000 littorales de l’est des Côtes-d’Armor. Ce bilan, fondé sur un suivi annuel complet (oiseaux nicheurs, migrateurs et hivernants) et sur la synthèse des données Wetlands International, a permis d’identifier les principales zones à enjeux pour les oiseaux d’eau en période hivernale :
- Vasières du Tertre Corlieu
- Zones à herbiers de zostères
- Marais de Beaussais
- Baie de Beaussais / Saint-Jacut-de-la-Mer
- Baie de l’Arguenon et estuaire
- Archipel des Ébihens
Ces zones ont été classées selon trois niveaux d’enjeux (très fort, fort, moyen), tant pour les reposoirs que pour les zones d’alimentation des oiseaux non nicheurs.
Le dérangement par les chiens : un constat partagé
Parallèlement, les remontées des acteurs du territoire lors des temps d’échanges Natura 2000 ont mis en évidence de fortes problématiques de dérangement des oiseaux d’eau, notamment par les chiens en liberté. Ce constat rejoint les observations faites sur d’autres sites bretons : en baie de Morlaix, une étude similaire a révélé que 90% des envols d’oiseaux hivernants avec abandon total du site d’alimentation étaient causés par des chiens non tenus en laisse. En rade de Brest, des études menées entre 2006 et 2023 ont documenté une baisse d’effectifs allant jusqu’à 75% pour certaines familles d’oiseaux, en grande partie liée aux activités humaines et à la fréquentation croissante des sites.
C’est dans ce contexte qu’a été décidé le lancement d’un état des lieux des interactions entre activités humaines et oiseaux d’eau, en s’inspirant du travail mené par Morlaix Communauté, qui avait mis en place un programme de maraudes de sensibilisation en partenariat avec les associations naturalistes et le refuge animal local.
Les objectifs du projet
Le projet vise à répondre à trois questions fondamentales :
- Quelles activités humaines sont en interaction avec les oiseaux d’eau hivernants ? Il s’agit d’identifier et de quantifier l’ensemble des usages présents sur les sites (promenade, activités sportives, pêche à pied, etc.), avec une attention particulière portée aux chiens en liberté.
- Quelles sont les activités humaines les plus impactantes ? L’objectif est de hiérarchiser les sources de dérangement en fonction de leur fréquence et de la réponse comportementale des oiseaux (envols, distance de fuite, abandon du site).
- Quels secteurs sont les plus problématiques en termes d’interactions activités humaines / oiseaux d’eau ? La dimension spatiale est essentielle pour cibler les futures actions de gestion.
Pour chaque site, les données récoltées doivent permettre d’obtenir : le nombre d’activités et leur localisation, l’identification des activités les plus dérangeantes, les informations sur les oiseaux présents (effectifs, espèces, localisation) et la cartographie des zones d’interaction entre activités humaines et oiseaux.
La méthode
Cinq sites d’observation stratégiques
Cinq postes d’observation ont été retenus, couvrant les secteurs identifiés comme les plus sensibles par l’étude du GEOCA :

Trois sessions pour couvrir des conditions variées
Trois sessions d’observation ont été programmées durant l’hiver 2026, chacune mobilisant simultanément des bénévoles sur l’ensemble des cinq sites, de 9h30 à 17h30 :

Ce choix de dates permet de couvrir de multiples modalités de fréquentation : marée haute et basse, montante et descendante, coefficients de marée faibles à moyens, semaine et week-end, périodes de vacances scolaires et hors vacances, matin et après-midi.
Le protocole repose sur deux outils d’observation complémentaires, utilisés en parallèle pendant des créneaux de deux heures :
- Le scan oiseaux (toutes les heures) : à chaque scan, les observateurs recensent la composition des groupes d’oiseaux présents sur le site — espèces, effectifs — et notent leur position sur une carte imprimée du secteur. Vingt espèces cibles ont été prédéfinies sur les fiches de relevé.
- Le scan dérangement (en continu) : chaque envol d’oiseaux constitue un événement de dérangement à noter individuellement. Pour chaque dérangement, le bénévole renseigne l’heure, le groupe d’oiseaux concerné, l’espèce et l’effectif dérangés, la source du dérangement (promeneurs avec ou sans enfants, chiens avec ou sans laisse, activité sportive, pêche à pied, etc.), le nombre de personnes ou de chiens impliqués, la direction de l’envol (dans ou hors du site) et la distance approximative entre les oiseaux et la source de perturbation. L’emplacement de chaque événement est également reporté sur la carte.
Les conditions environnementales sont systématiquement documentées en début de suivi : force du vent, pluie, visibilité, intensité de l’ensoleillement, coefficients et horaires de marée.
Le déroulement des opérations
Le projet a été préparé lors d’un temps d’échanges le 24 novembre 2025, réunissant des représentants des structures partenaires. Un échange complémentaire en visioconférence a été organisé le 6 janvier 2026 pour faire un dernier point sur le protocole avant la première session.
Le protocole détaillé, les tableaux de suivi vierges (scan dérangement et scan oiseaux) et les cartes des secteurs d’observation ont été mis à disposition des bénévoles via l’espace d’échanges Natura 2000 dédié. Chaque bénévole a pu s’inscrire sur les créneaux de deux heures de son choix via un tableur collaboratif en ligne.
Les trois sessions se sont déroulées entre janvier et février 2026, mobilisant au total plus de 40 bénévoles associés à des salariés. La présence simultanée d’observateurs sur l’ensemble des sites a permis non seulement de documenter les interactions sur chaque secteur, mais aussi d’estimer la proportion du territoire disponible, à un instant donné, en tant que zone de quiétude pour les oiseaux d’eau.
Les perspectives : de l’observation à l’action
Les données récoltées lors de ces trois sessions permettront de dresser une vision globale des secteurs les plus fréquentés par l’avifaune, des activités humaines sur chaque secteur, et des principales zones d’interaction entre les deux. Cet état des lieux servira de base pour proposer des actions de gestion adaptées à chaque secteur, mises en place en priorité sur les zones identifiées comme les plus problématiques.
Parmi les mesures envisagées :
- Sensibilisation des usagers via des maraudes, sur le modèle de ce qui a été mis en œuvre avec succès par Morlaix Communauté en partenariat avec la SPA
- Installation de panneaux interdisant les chiens non tenus en laisse sur les sites les plus sensibles
- Prise d’arrêtés municipaux encadrant la fréquentation de certains espaces
- Diffusion d’articles de sensibilisation sur les dérangements humains, l’importance des sites pour les oiseaux hivernants et les bonnes pratiques à adopter
- Interdiction saisonnière sur certains sites en période critique
Un grand merci aux bénévoles
Ce projet n’aurait pas été possible sans l’engagement remarquable d’une quarantaine de bénévoles qui, par leur présence assidue sur le terrain, ont contribué à produire des données précieuses pour la conservation des oiseaux d’eau hivernants de la baie de Lancieux et de la baie de l’Arguenon. Leur mobilisation témoigne de l’attachement des habitants du territoire à la préservation de leur patrimoine naturel et de la vitalité du réseau associatif local.
Une réunion de bilan est prévue pour clôturer le projet, permettant de mutualiser les observations et les idées de chacun sur les actions à mener après la publication des résultats : sensibilisation, projets avec les écoles, intégration de nouvelles zones d’observation, etc.