En 2023, Bretagne Vivante invitait les citoyens à participer à une consultation publique sur le classement d’animaux comme le renard, la belette, les corvidés ou l’étourneau parmi les espèces « susceptibles d’occasionner des dégâts » (ESOD), une décision qui peut autoriser leur destruction par tir ou piégeage sans limitation de nombre.
Une nouvelle étude scientifique apporte aujourd’hui un éclairage précieux sur cette politique de destruction massive.
Une étude scientifique interroge l’efficacité des destructions d’animaux sauvages
Chaque année en France, plus d’1,7 million d’animaux sauvages – renards, mustélidés ou corvidés – sont détruits dans le cadre de la régulation des espèces dites susceptibles d’occasionner des dégâts (ESOD). L’objectif affiché est simple : réduire les dommages aux activités humaines, notamment agricoles.

Mais cette stratégie est-elle réellement efficace ?
Une étude récente publiée dans la revue Biological Conservation par des chercheurs du Muséum national d’Histoire naturelle apporte des éléments de réponse…et les conclusions sont surprenantes !
Des millions d’animaux détruits chaque année
Entre 2015 et 2022, les chercheurs ont analysé les données officielles de l’administration française :
- nombre d’animaux détruits
- montants des dégâts déclarés
Au total, plus de 12 millions d’animaux ont été éliminés en sept ans dans les dix espèces étudiées (renard, martres, belettes, corneilles, corbeaux freux, pies, geais, étourneaux…).
Ces destructions sont autorisées département par département pour une période de trois ans, lorsque les autorités estiment que les espèces concernées causent suffisamment de dégâts.
Des résultats qui bousculent les idées reçues
L’étude a comparé l’effort de destruction avec l’évolution des dégâts déclarés. Résultat :
- aucun lien clair entre le nombre d’animaux détruits et la diminution des dégâts
- réduire ou arrêter les destructions ne provoque pas d’augmentation des dommages
Autrement dit, l’intensité du contrôle n’influence pas les dégâts observés.
Dans certains cas, la relation est même inversée : les dégâts peuvent être plus élevés là où les destructions sont importantes.
Des populations animales peu affectées
Les chercheurs ont également étudié l’évolution des populations d’oiseaux grâce au programme de suivi national STOC. Là encore, les résultats sont étonnants :
- la destruction d’oiseaux ne réduit pas les populations reproductrices
- pour certaines espèces, les effectifs peuvent même être plus élevés là où les destructions sont importantes.
Plusieurs mécanismes peuvent expliquer ce phénomène :
- reproduction compensatoire
- immigration d’individus depuis les zones voisines
- mortalité touchant surtout des individus jeunes plutôt que les reproducteurs.
Un coût économique très élevé
L’étude propose aussi la première estimation économique nationale du contrôle de ces espèces. Chaque année en France :
- coût estimé du contrôle : 103 à 123 millions d’euros
- dégâts déclarés : 8 à 23 millions d’euros
Les dépenses liées aux destructions seraient donc plusieurs fois supérieures aux dommages causés.
Même en retirant le coût du travail bénévole des chasseurs et piégeurs, le coût resterait supérieur aux dégâts.
Des services écologiques souvent oubliés
Les espèces ciblées rendent aussi des services écologiques importants :
- régulation des rongeurs par les carnivores
- dispersion des graines par les corvidés
- participation aux équilibres des écosystèmes.
Par exemple, le geai des chênes joue un rôle majeur dans la dispersion des glands, contribuant à la régénération des forêts.
Vers d’autres solutions ?
Face à ces résultats, les chercheurs suggèrent de réorienter les stratégies vers :
- la prévention des dégâts
- des solutions non létales
- des dispositifs de dissuasion ou de protection des cultures.
Ces approches pourraient être plus efficaces, moins coûteuses et mieux acceptées socialement.
Conclusion
Cette étude apporte un éclairage scientifique important sur une politique publique ancienne. Elle montre que la destruction d’animaux sauvages, telle qu’elle est actuellement pratiquée en France, n’apporte pas les bénéfices attendus en matière de réduction des dégâts.
Elle invite donc à repenser la gestion des conflits entre activités humaines et faune sauvage, en privilégiant la prévention et la coexistence.
Ce qu’a donné la consultation publique de 2023
Entre le 15 juin et le 6 juillet 2023, le ministère de la Transition écologique a organisé une consultation publique sur le projet d’arrêté fixant la liste des espèces « susceptibles d’occasionner des dégâts » (ESOD). Plus de 50 000 contributions ont été déposées par des citoyens, associations, chasseurs ou organisations agricoles.
Selon le bilan publié par le ministère, la majorité des avis exprimés étaient défavorables au projet. De nombreux participants contestaient l’efficacité et la légitimité des destructions d’espèces comme le renard, la belette ou plusieurs corvidés, et soulignaient leur rôle écologique.
Malgré ces avis majoritairement critiques, l’arrêté a été signé le 3 août 2023, maintenant pour trois ans la possibilité de détruire ces espèces dans les départements où elles sont classées ESOD.
Texte : Yannick Meneux d’après l’étude de Frédéric Jiguet, Aïssa Morin, Héloïse Courtines, Alexandre Robert, Benoit Fontaine, Harold Levrel, Karine Princé. Ecological and economic assessments of native vertebrate pest control in France. Biological Conservation, 2026, 111719, ISSN 0006-3207.
Image d’en-tête © Bretagne Vivante