Avant-propos
À l’occasion de la Journée mondiale des zones humides, ce récit donne la parole à un habitant discret mais essentiel des Grandes Landes de Trébédan. Écrit en mémoire de la signature de la Convention de Ramsar, le 2 février 1971 à Ramsar, il rappelle que la préservation de l’eau, de la biodiversité et des territoires commence souvent en amont, là où l’eau s’arrête, s’infiltre… et fait vivre.



Chronique d’un triton des Grandes Landes de Trébédan
Je suis un triton palmé (Lissotriton helveticus). Je mesure moins de dix centimètres et ma vie entière dépend de l’eau, de sa lenteur, de sa fraîcheur. Je suis né dans une mare peu profonde des Grandes Landes de Trébédan, en tête du bassin versant de l’Arguenon. Ici, chaque pluie compte : avant même de former un ruisseau, l’eau s’infiltre, stagne, se filtre dans les sols tourbeux et les landes humides. Ce rôle, je l’ignore par les mots, mais je le connais par le corps.
Au début du XXᵉ siècle, les Grandes Landes étaient vaste et ouvertes. Les nappes affleuraient longtemps au printemps, parfois jusqu’au début de l’été. Les mares temporaires – celles qui me permettent de me reproduire – tenaient assez longtemps pour que mes larves achèvent leur métamorphose.
Mais je ne suis pas seul à attendre l’eau. Au printemps, les grenouilles rousses et agiles déposent leurs pontes avant moi, misant sur une eau encore froide mais durable. Plus tard, les grenouilles vertes occupent les mares qui persistent, tandis que la rainette ne chante que si l’eau, la végétation et les lisières forment encore une mosaïque équilibrée. Dans la colonne d’eau, les larves de libellules et de demoiselles chassent lentement, dépendantes de semaines, parfois de mois d’inondation continue. Et sous la surface, dans la vase sombre et les tapis de débris végétaux, vit une faune discrète – crustacés, insectes, micro-organismes – sans laquelle ni eux, ni moi, ne pourrions survivre.
Puis le paysage a changé. Entre les années 1960 et 1980, des drains à ciel ouvert ont été creusés pour assécher les Grandes Landes, pour permettre la plantation de pins ou pour tout simplement, faire disparaître cette zone de « marais », jugée inutile ou nuisible, accusée d’apporter boue, maladies ou inconfort. Pour faire plus chic, une grande mare artificielle a aussi été créée, c’était une réserve d’eau ou un lieu de pêche ; pour nous, amphibiens de mares temporaires, elle exerçait surtout un effet drainant sur les sols alentour. L’eau a commencé à fuir, les printemps sont devenus plus courts, les étés plus secs. Certaines années, mes œufs n’avaient pas le temps de devenir adultes.
Je n’étais pas seul à souffrir. Les rainettes se faisaient plus rares et même la faune invisible – celle qui nourrit mes larves – se raréfiait. Quand une mare s’assèche trop tôt, ce n’est pas une espèce qui disparaît, mais tout un réseau vivant.
À la fin du XXᵉ siècle, grâce à des naturalistes avertis, aux bénévoles de Bretagne Vivante et à quelques citoyen.ne.s de Trébédan, les drains les plus impactants ont été bouchés ou colmatés, deux petites mares ont été créées, mieux adaptées à nos cycles biologiques. Alors , j’ai à nouveau trouvé, certains printemps, une eau calme où me reproduire.
Pourtant, année après année, je sens encore l’eau se retirer trop tôt. Désormais, l’assèchement survient souvent dès avril, alors qu’autrefois il attendait juin. Des études récentes l’ont confirmé : le réseau de fossés, la fermeture progressive du milieu par les ligneux qui gagnent du terrain et le plan d’eau artificiel perturbent fortement le fonctionnement hydrologique des Grandes landes. La capacité de la lande à retenir, filtrer et restituer l’eau s’en trouve affaiblie, avec des conséquences bien au-delà de mon horizon immédiat.
Car ici, en tête de bassin versant, rien n’est isolé. Quand la lande joue son rôle, l’eau est ralentie, filtrée par les sols humides et les végétations oligotrophes ; les crues sont amorties en aval, les sécheresses moins sévères. Quand elle est drainée, l’eau s’échappe trop vite, emportant avec elle la fraîcheur, les nutriments et la vie.
Aujourd’hui, j’entends à nouveau parler de restauration : comblement de fossés, réactivation de suintements, réaménagement partiel du plan d’eau. Pour moi, ces mots signifient simplement une chose : des printemps assez longs pour que mes larves deviennent adultes. Je n’ai pas conscience des mots « changement climatique » ou « SDAGE » mais si l’eau revient et demeure, alors je continuerai, silencieusement, à témoigner du bon fonctionnement de ce confetti de lande – pour l’Arguenon, pour les humains, et pour toutes les vies qui dépendent de cette eau retenue.
Image d’en-tête : Les Grandes Landes de Trébédan © Mouna Hadji
Texte : Yannick Meneux