
Je suis née sur un rocher de granite quelque part entre le cap Fréhel et la pointe du Grouin.
Je ne sais plus exactement quand.
Pour vous, cela n’aurait sans doute guère d’importance. Pour une bernique, le temps ne se compte pas comme chez les humains.
Je me souviens pourtant de milliers de marées.
Je me souviens des tempêtes d’hiver qui faisaient vibrer tout le rivage.
Je me souviens des étés où les enfants venaient explorer les mares avec leurs épuisettes.
Je me souviens aussi des jours plus sombres.
Un matin, la mer apporta une odeur étrange. Les algues brillèrent d’un éclat noir. Les oiseaux semblaient désorientés. Pendant longtemps, le rivage ne fut plus tout à fait le même.
Puis la vie revint.
Comme elle revient toujours.
J’ai vu des algues nouvelles apparaître. J’ai vu certaines espèces devenir plus rares. J’ai vu les étés se réchauffer.
J’ai vu les humains changer également.
Beaucoup ne regardaient autrefois l’estran que comme une réserve de coquillages. Aujourd’hui, certains viennent simplement observer, photographier, comprendre.
Je crois que c’est une bonne chose.
Car nous sommes nombreux à vivre ici.
Les crabes sous les pierres.
Les anémones dans les mares.
Les vers sous le sable.
Les oiseaux venus du nord.
Les poissons qui attendent le retour de la marée.
Nous formons ensemble un monde discret que l’océan révèle quelques heures chaque jour.
Prenez le temps de vous arrêter.
Regardez vraiment.
Écoutez le clapotis dans les mares.
Soulevez les yeux vers les oiseaux.
Touchez les algues du bout des doigts.
Alors vous comprendrez peut-être pourquoi l’estran mérite bien davantage que notre curiosité.
Il mérite notre respect.
Yannick Meneux, juin 2026