Dossier Pesticides – volet 4

Retour au dossier DOSSIER Pesticides – volet 4
QUALITE DES EAUX DOUCES
EN BRETAGNE :
UNE RECONQUETE INACHEVEE

La Bretagne est souvent présentée comme une terre d’eau. Avec plus de 30 000 kilomètres de cours d’eau, des milliers de zones humides et un réseau dense de petits fleuves côtiers, l’eau façonne depuis toujours les paysages, les activités humaines et la biodiversité régionale.1

Cette richesse constitue pourtant une fragilité. À partir de la seconde moitié du XXe siècle, les profondes mutations de l’agriculture, l’urbanisation croissante et certains aménagements hydrauliques ont profondément modifié le fonctionnement des bassins versants bretons. Les conséquences se sont progressivement manifestées sous la forme d’une dégradation de la qualité de l’eau, d’une régression des habitats aquatiques et d’un recul de nombreuses espèces.

Depuis plusieurs décennies, collectivités, associations, scientifiques et gestionnaires de bassins versants tentent d’inverser cette tendance. Les résultats sont réels dans certains domaines, mais la reconquête de la qualité de l’eau reste un chantier de longue haleine.

Une mosaïque de milieux aquatiques

Contrairement aux grands bassins fluviaux français, la Bretagne se caractérise par une multitude de petits cours d’eau côtiers. Leur faible longueur et leur proximité avec la mer les rendent particulièrement sensibles aux activités humaines exercées sur leurs bassins versants.

Les eaux bretonnes sont généralement peu minéralisées et légèrement acides en raison de la nature granitique et schisteuse des sols. Elles accueillent pourtant une biodiversité remarquable : saumons atlantiques, truites fario, anguilles, lamproies, loutres, libellules, éphémères et une multitude d’organismes aquatiques qui témoignent de la qualité écologique des milieux.

Ces écosystèmes reposent sur un équilibre fragile entre qualité physico-chimique de l’eau, diversité des habitats, préservation des zones humides et bon fonctionnement des bassins versants.

Les années de bouleversement

À partir des années 1950, l’agriculture bretonne connaît une transformation rapide et profonde.

Le remembrement modifie durablement les paysages. Des milliers de kilomètres de haies disparaissent. Les talus sont arasés. Les parcelles s’agrandissent afin de faciliter la mécanisation. Dans le même temps, de nombreux cours d’eau sont rectifiés, recalibrés ou transformés pour accélérer l’évacuation de l’eau.2

Ces aménagements bouleversent le cycle hydrologique. Les eaux de pluie ruissellent plus rapidement vers les rivières, entraînant avec elles des particules de sol, des nutriments et divers polluants.

L’intensification agricole s’accompagne également d’une utilisation croissante d’engrais chimiques et de produits phytosanitaires. Les nitrates et les pesticides deviennent progressivement les marqueurs les plus visibles de la dégradation de la qualité des eaux bretonnes.3

Les zones humides, longtemps considérées comme improductives, sont drainées ou remblayées. Pourtant, ces milieux jouaient un rôle essentiel dans le stockage de l’eau, l’épuration naturelle et la régulation des crues.

Une prise de conscience progressive

À partir des années 1970, les premiers signaux d’alerte se multiplient.

Les analyses révèlent une augmentation préoccupante des concentrations en nitrates dans de nombreux bassins versants. Les proliférations d’algues vertes deviennent un symbole visible des déséquilibres environnementaux. Les scientifiques mettent en évidence les effets des pesticides sur les milieux aquatiques et la biodiversité.4

Peu à peu, la protection de l’eau devient un enjeu majeur des politiques publiques.

La Directive Cadre Européenne sur l’Eau fixe l’objectif d’atteindre le bon état écologique des masses d’eau. Les programmes de lutte contre les nitrates se succèdent. Des Schémas d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SAGE) sont mis en place. Les travaux de restauration des cours d’eau et des zones humides se développent dans de nombreux territoires.

Des progrès réels mais insuffisants

Depuis plusieurs décennies, des milliers d’hectares de zones humides ont été restaurés ou préservés. Des kilomètres de haies ont été replantés. De nombreux ouvrages entravant la circulation des poissons ont été supprimés ou aménagés. Des cours d’eau ont retrouvé des méandres, des radiers et des habitats favorables à la faune aquatique.

Ces actions produisent des résultats.

Certaines espèces sensibles recolonisent progressivement des secteurs dont elles avaient disparu.5 Le retour de la lamproie de Planer dans le Guyoult illustre cette capacité de résilience lorsque les habitats sont restaurés et que les pressions diminuent.6

Cependant, de nombreuses masses d’eau bretonnes n’atteignent toujours pas les objectifs de bon état écologique fixés par la réglementation européenne. Les pollutions diffuses d’origine agricole continuent de peser lourdement sur la qualité des rivières, des retenues d’eau potable et des milieux littoraux.

État des masses d’eau des bassins côtiers de Dol de Bretagne

Cliquer pour agrandir le tableau

Eaux et Rivières de Bretagne : plus d’un demi-siècle de vigilance

Depuis sa création en 1969, Eau et Rivières de Bretagne joue un rôle majeur dans la défense des milieux aquatiques bretons.

L’association a contribué à révéler des pollutions longtemps ignorées ou minimisées. Elle a participé à faire reconnaître les impacts des nitrates, des pesticides, de la destruction des zones humides et de certains aménagements sur la qualité de l’eau.

À travers ses actions de sensibilisation, son expertise scientifique, sa participation aux instances de gestion de l’eau et ses interventions juridiques, elle demeure aujourd’hui un acteur incontournable de la protection des rivières bretonnes.

Une reconquête freinée par des intérêts puissants

Les progrès observés ces dernières décennies démontrent que la reconquête de la qualité de l’eau est possible. Pourtant, ils mettent également en lumière une réalité plus dérangeante.

Si les cours d’eau bretons demeurent aujourd’hui soumis à des niveaux élevés de pollution diffuse, ce n’est pas faute de connaissances scientifiques. Les causes sont identifiées depuis longtemps. Les solutions techniques existent. Les moyens de réduire significativement les transferts de nitrates et de pesticides sont connus.7

Ce qui manque le plus souvent n’est pas la connaissance. C’est la volonté de remettre en question certains modèles de production et certains intérêts économiques.

Depuis des décennies, chaque avancée réglementaire visant à limiter l’usage des pesticides, protéger les zones humides ou renforcer les contraintes environnementales suscite l’opposition d’organisations professionnelles, de groupes de pression et d’acteurs économiques qui considèrent encore trop souvent les exigences écologiques comme des obstacles plutôt que comme des nécessités.

Pendant que les débats se prolongent, les rivières continuent de recevoir leur lot de nitrates, de pesticides et de pollutions diffuses. Pendant que certains dénoncent les prétendues contraintes environnementales, les collectivités financent des usines de traitement toujours plus coûteuses afin de rendre potable une eau qui devrait naturellement l’être. Pendant que l’on invoque la compétitivité à court terme, ce sont les milieux naturels, la biodiversité et les générations futures qui paient la facture.8

La question de l’eau n’est pas un simple sujet technique. C’est un choix de société.

Acceptons-nous que quelques intérêts particuliers puissent continuer à compromettre la qualité d’un bien commun dont dépend l’ensemble du vivant ? Acceptons-nous que les coûts environnementaux soient supportés par les citoyens alors que les bénéfices demeurent souvent privés ?

10 janvier 2026 – À Rennes, l’eau fait déborder la rue

Face à l’urgence écologique, la prudence diplomatique ne suffit plus.

Les rivières bretonnes n’ont pas besoin de nouvelles promesses. Elles ont besoin d’actions. Elles ont besoin que les engagements pris soient appliqués. Elles ont besoin que l’intérêt général l’emporte enfin sur les logiques de court terme.

Car protéger l’eau, ce n’est pas seulement préserver une ressource. C’est défendre le vivant lui-même. Et sur ce sujet, la neutralité n’est plus une option.


Sources et références

Sources principales

  • DREAL Bretagne, L’eau en Bretagne – Chiffres clés et état des lieux.
  • Observatoire de l’environnement en Bretagne, Histoire des pressions anciennes et récentes sur les milieux aquatiques bretons.
  • Région Bretagne, L’eau en Bretagne. Agence de l’eau Loire-Bretagne, rapports sur l’état des masses d’eau.
  • Office français de la biodiversité, indicateurs de l’état écologique des cours d’eau.
  • Eau et Rivières de Bretagne, dossiers thématiques sur l’eau, les nitrates et les pesticides.
  • INRAE, publications sur les impacts des pratiques agricoles sur les milieux aquatiques.

Notes de bas de page

  1. DREAL Bretagne, L’eau en Bretagne – Chiffres clés et état des lieux. ↩︎
  2. Observatoire de l’environnement en Bretagne, Histoire des pressions anciennes et récentes sur les milieux aquatiques bretons. ↩︎
  3. Agence de l’eau Loire-Bretagne ; DREAL Bretagne. ↩︎
  4. CEVA ; Région Bretagne ; Eau et Rivières de Bretagne. ↩︎
  5. OFB ; Observatoire des poissons migrateurs de Bretagne. ↩︎
  6. Observatoire des Poissons Migrateurs Bretagne ; Syndicat mixte du SAGE Dol-de-Bretagne. ↩︎
  7. Agence de l’eau Loire-Bretagne ; INRAE ; Cour des comptes (rapports sur les politiques de l’eau). ↩︎
  8. Cour des comptes ; Agence de l’eau Loire-Bretagne ; rapports sur les coûts de potabilisation. ↩︎