au changement climatique
Pendant longtemps, la forêt a été considérée comme l’une des grandes alliées de la lutte contre le changement climatique. Les arbres absorbent du dioxyde de carbone, stockent du carbone dans leur bois et leurs racines, contribuent à la protection des sols et participent à la régulation du cycle de l’eau.
Mais cette vision rassurante est aujourd’hui devenue insuffisante.
Car les forêts ne sont pas seulement des remparts contre le changement climatique : elles en subissent déjà les conséquences. Hausse des températures, sécheresses répétées, épisodes de chaleur, tempêtes, incendies, maladies et prolifération de certains ravageurs mettent progressivement à l’épreuve leur capacité de résistance.
La Bretagne, longtemps réputée pour son climat doux et humide, n’échappe pas à cette évolution. Ses forêts entrent elles aussi dans une période d’incertitude.
La question n’est donc plus seulement de savoir comment les arbres pourront nous aider à lutter contre le changement climatique.
Elle est désormais aussi de savoir : comment aider les forêts à traverser le changement climatique que nos sociétés leur imposent ?
Une Bretagne qui se réchauffe
La Bretagne a longtemps bénéficié d’une réputation climatique particulière. Influencée par l’océan Atlantique, elle était considérée comme une région relativement épargnée par les fortes chaleurs et les sécheresses prolongées.
Cette situation évolue rapidement.
Selon les projections publiées par Météo-France dans le cadre de la Trajectoire de référence pour l’adaptation au changement climatique, la Bretagne s’est déjà réchauffée d’environ 1,1 °C entre la période 1976-2005 et la décennie 2016-20251.
À l’horizon 2050, la température moyenne annuelle pourrait augmenter d’environ 1,8 °C. À l’horizon 2100, le réchauffement moyen atteindrait environ 2,9 °C dans la région.
Les conséquences seront particulièrement sensibles en été. Les températures estivales devraient progresser davantage encore, tandis que les périodes de sécheresse deviendront plus fréquentes et plus longues.
La Bretagne restera une région océanique. Mais elle ne connaîtra plus nécessairement le climat océanique auquel ses paysages, ses écosystèmes et ses habitants se sont historiquement adaptés.

Des étés plus secs, des arbres plus vulnérables
Le paradoxe climatique breton sera de plus en plus marqué.
Les hivers devraient devenir globalement plus doux et plus humides, tandis que les étés seront plus chauds et plus secs.
Selon Météo-France, les précipitations hivernales pourraient augmenter en Bretagne d’environ 15 % à l’horizon 2050, tandis que les pluies estivales diminueraient. Les périodes de sécheresse du sol deviendraient également plus fréquentes²2.
Pour un arbre, ce changement est loin d’être anodin.
Une forêt peut parfaitement recevoir, sur une année entière, une quantité importante de précipitations et souffrir néanmoins de sécheresse. Tout dépend du moment où l’eau est disponible.
Lorsque les arbres connaissent un déficit hydrique pendant leur période de croissance, leur fonctionnement physiologique est perturbé. Ils réduisent leurs échanges avec l’atmosphère, ralentissent leur croissance et deviennent plus vulnérables aux maladies et aux attaques d’insectes.

Lorsque ces épisodes se répètent plusieurs années de suite, les conséquences peuvent devenir beaucoup plus graves.
L’arbre ne meurt pas nécessairement après une seule sécheresse.
Mais, comme un organisme soumis à des agressions répétées, il peut progressivement s’affaiblir.La tendance est particulièrement préoccupante : à l’horizon 2050, la Bretagne pourrait connaître en moyenne seize jours supplémentaires de sécheresse du sol par an par rapport au climat de référence.
À la fin du siècle, cette augmentation atteindrait près d’un mois supplémentaire.

Le dépérissement : une maladie du climat ?
Les forestiers connaissent depuis longtemps les maladies des arbres, les attaques d’insectes ou les conséquences des tempêtes.
Mais le changement climatique modifie profondément la situation.
Les différents facteurs de stress ne se succèdent plus nécessairement les uns aux autres : ils peuvent se combiner.
Un arbre affaibli par une sécheresse peut devenir plus sensible à un parasite. Un peuplement fragilisé par plusieurs années de déficit hydrique peut être davantage touché par une tempête. Des températures plus élevées peuvent également favoriser l’expansion de certains insectes ou agents pathogènes.
C’est cette accumulation des crises qui inquiète aujourd’hui les scientifiques et les gestionnaires forestiers.
L’INRAE souligne que les sécheresses, les vagues de chaleur, les maladies, les ravageurs et les autres aléas peuvent désormais se combiner et se renforcer, au point de remettre en cause le fonctionnement de certains écosystèmes forestiers.
L’ONF constate lui aussi une accélération préoccupante du phénomène. Depuis 2018, plus de 300 000 hectares de forêts publiques françaises auraient été affectés par des taux de mortalité exceptionnels, liés notamment aux sécheresses et aux crises sanitaires3.
La Bretagne n’est pas aujourd’hui dans la même situation que certaines régions de l’Est ou du Sud de la France.
Mais elle n’est plus à l’abri.
Et c’est précisément ce qui rend la période actuelle décisive : agir avant que les dépérissements ne deviennent massifs.
1978 : la Bretagne savait déjà que le feu était un problème forestier
Il y a près d’un demi-siècle, Penn ar Bed consacrait un article aux incendies de forêt en Bretagne. Marc Boulbin – du Laboratoire d’Ecologie Végétale de Rennes – y observait déjà leur forte progression et soulignait le rôle de la sécheresse, du vent et de la composition des peuplements.
Un texte ancien, mais qui résonne étrangement avec les préoccupations d’aujourd’hui.4
Une forêt ne tombe pas malade du jour au lendemain
Un arbre peut supporter un été chaud.
Il peut également résister à une sécheresse.
Le problème apparaît lorsque les épisodes se répètent.
Une succession de sécheresses, de canicules ou de perturbations peut progressivement épuiser les réserves d’un arbre. Sa croissance ralentit, ses défenses diminuent et sa vulnérabilité augmente.
Le dépérissement forestier est donc souvent le résultat d’une accumulation.
Ce n’est pas toujours un événement spectaculaire. C’est parfois une lente fatigue du vivant.
Faut-il planter les arbres du Sud ?
Face au changement climatique, une question revient régulièrement dans le débat forestier.
Les arbres qui poussent aujourd’hui en Bretagne seront-ils encore adaptés au climat de demain ?
Cette interrogation conduit certains gestionnaires à envisager l’introduction d’essences provenant de régions plus chaudes ou plus sèches.
Chênes méridionaux, cèdres, certaines espèces méditerranéennes ou encore essences originaires d’autres régions européennes font ainsi partie des solutions étudiées.
L’idée est simple : anticiper.
Si le climat breton de demain ressemble davantage à celui que connaissent aujourd’hui des régions situées plus au sud, pourquoi ne pas introduire dès maintenant des arbres capables de supporter ces nouvelles conditions ?
Cette stratégie est parfois qualifiée de migration assistée.
Mais elle soulève de nombreuses interrogations. Car une forêt ne se résume pas à la capacité d’un arbre à survivre à la sécheresse.
Introduire une nouvelle essence, c’est aussi introduire un nouvel élément dans un écosystème complexe. Quelles seront ses relations avec les insectes, les champignons, les oiseaux et les autres espèces ? Comment évoluera-t-elle dans le temps ? Sera-t-elle réellement adaptée aux sols bretons ?
L’incertitude demeure considérable.
L’adaptation ne consiste pas seulement à changer d’espèces
Face à ces incertitudes, une autre approche consiste à s’appuyer davantage sur les capacités d’adaptation propres aux écosystèmes forestiers.
L’idée n’est plus seulement de remplacer une essence par une autre.
Il s’agit aussi de rendre les forêts plus diverses, plus complexes et plus résilientes.
Cette stratégie peut passer par le mélange des essences, la conservation de plusieurs générations d’arbres, la protection des sols forestiers ou encore le maintien d’arbres âgés et de bois mort.
Les travaux récents de l’INRAE montrent notamment que la diversification des peuplements constitue une piste importante pour renforcer leur capacité de résistance aux sécheresses extrêmes. Les résultats scientifiques restent complexes et dépendent des espèces et des conditions locales, mais la diversité apparaît comme un élément essentiel de la réflexion sur la résilience forestière5.
Cette approche rejoint une idée simple :
dans un monde incertain, la diversité est une forme d’assurance.
Une forêt composée d’une seule essence présente un risque évident : si cette essence devient particulièrement vulnérable à une maladie ou à une sécheresse, c’est l’ensemble du peuplement qui peut être menacé.
Une forêt diversifiée répartit davantage les risques.
La forêt comme laboratoire de l’incertitude
Le changement climatique place les forestiers dans une situation inédite.
Traditionnellement, la sylviculture repose sur le temps long. Un arbre planté aujourd’hui peut être exploité dans cinquante, quatre-vingts ou cent ans.
Mais comment choisir aujourd’hui les arbres qui devront vivre dans le climat de 2080 ou de 2100 ?
Personne ne possède la réponse. C’est toute la difficulté de la gestion forestière contemporaine.
Les décisions prises aujourd’hui engagent des générations qui ne sont pas encore nées.
Faut-il conserver les essences actuellement présentes et miser sur leur capacité d’adaptation ? Faut-il introduire progressivement de nouvelles espèces ? Faut-il favoriser la régénération naturelle, qui permet aux arbres les mieux adaptés aux conditions locales de participer au renouvellement de la forêt ?
Les politiques publiques françaises cherchent elles aussi à répondre à cette crise. Le ministère de l’Agriculture soutient des dispositifs de renouvellement forestier destinés à reconstituer des peuplements sinistrés, à adapter les forêts vulnérables et à améliorer leur résilience face au changement climatique6. En Bretagne, la DRAAF prévoit également des aides pour la reconstitution, l’adaptation, l’amélioration ou l’enrichissement de peuplements forestiers fragilisés.
Mais derrière le mot « renouvellement », plusieurs conceptions de la forêt peuvent coexister. Et c’est là que le débat redevient profondément politique.
« Nous devons apprendre à gérer l’incertitude«
Jean-Yves R., bénévole à l’antenne Rance-Émeraude de Bretagne Vivante et ancien technicien ONF.
« Pendant longtemps, la question était relativement simple : on connaissait les arbres qui poussaient bien dans une région et l’on pouvait prévoir leur avenir.
Aujourd’hui, ce n’est plus aussi évident. Lorsque l’on plantes un arbre, on doit imaginer le climat qu’il connaîtra dans plusieurs décennies. Et ça, c’est une situation nouvelle pour les forestiers.
La meilleure réponse consiste sans doute à ne pas tout miser sur une seule solution. Diversifier les essences, conserver des peuplements variés et laisser une place aux capacités naturelles d’adaptation de la forêt : c’est peut-être la meilleure façon de gérer l’incertitude.«
Et si la meilleure adaptation consistait à laisser davantage faire la forêt ?
Cette idée peut sembler paradoxale.
Face à une crise aussi profonde que le changement climatique, notre premier réflexe est souvent d’agir : planter, remplacer, transformer, intervenir.
Mais certaines interventions peuvent également réduire la capacité naturelle d’adaptation des écosystèmes.
Une forêt possède ses propres mécanismes d’évolution.
Les arbres produisent des milliers de graines. Certaines trouvent des conditions favorables, d’autres non. Les individus les mieux adaptés aux conditions locales ont davantage de chances de survivre et de se reproduire.
Cette sélection naturelle ne constitue évidemment pas une solution magique face à la rapidité du changement climatique.
Mais elle rappelle que la forêt n’est pas un matériau inerte qu’il suffirait de remplacer comme une machine vieillissante.
C’est un système vivant. Et parfois, la meilleure gestion consiste à créer les conditions permettant à ce système de conserver sa capacité d’évolution.
La régénération naturelle, lorsqu’elle est possible et adaptée au contexte, constitue ainsi une piste importante parmi d’autres.
Les dispositifs publics de renouvellement forestier prévoient d’ailleurs la possibilité d’accompagner différentes formes de renouvellement, y compris la régénération naturelle7.
Le paradoxe de la forêt et du climat
La forêt est aujourd’hui au cœur d’un paradoxe. Nous comptons sur elle pour absorber une partie du carbone que nos sociétés continuent d’émettre.
Nous comptons sur elle pour produire des matériaux susceptibles de remplacer le béton, l’acier ou certains produits issus du pétrole.
Nous comptons sur elle pour protéger les sols, préserver l’eau et accueillir la biodiversité.
Mais, dans le même temps, nous soumettons les écosystèmes forestiers à un changement climatique rapide, dont nos émissions de gaz à effet de serre sont la principale cause.
Nous demandons donc à la forêt de nous aider à résoudre une crise dont elle est elle-même victime.
L’IGN constate aujourd’hui que la dynamique forestière française est entrée dans une phase nouvelle : après plusieurs décennies de progression des ressources forestières, les sécheresses répétées, les tempêtes et les crises sanitaires deviennent des facteurs structurants de l’évolution des forêts8.
Cette réalité devrait nous conduire à une certaine prudence.
On ne peut pas demander indéfiniment davantage à la forêt.
- Davantage de bois.
- Davantage de carbone stocké.
- Davantage de biodiversité.
- Davantage de protection contre les dérèglements climatiques.
Sans se demander jusqu’où un écosystème peut être sollicité.
Les forêts françaises face au changement climatique

Une question de résilience… et de patience
Le changement climatique impose aux sociétés humaines une accélération.
Il faut réduire rapidement nos émissions, transformer nos modes de production et adapter nos territoires.
Mais la forêt, elle, vit selon un autre rythme.
Un chêne centenaire ne peut pas accélérer sa croissance pour répondre à une urgence politique.
Une forêt ancienne ne peut pas être recréée en quelques années. Un sol forestier complexe se construit lentement.
La biodiversité s’installe dans le temps. C’est peut-être l’une des grandes leçons de la crise climatique.
Nous devons agir vite. Mais nous devons également apprendre à respecter le temps long du vivant.
La forêt bretonne de 2100 commence aujourd’hui.
Elle dépendra des arbres que nous planterons, de ceux que nous conserverons, mais aussi des espaces que nous accepterons de laisser évoluer.
Quelle forêt pour quel climat ?
Le changement climatique ne pose pas seulement la question de la survie des arbres.
Il nous oblige à repenser notre relation à la forêt.
Voulons-nous répondre à l’incertitude en simplifiant davantage les peuplements et en recherchant des arbres toujours plus performants ?
Ou voulons-nous miser sur la diversité, la complexité et la capacité des écosystèmes à évoluer ?
Il n’existe probablement pas une solution unique. Mais une chose paraît certaine : la forêt du futur ne pourra pas être simplement la forêt d’hier, reproduite à l’identique. Elle devra s’adapter. Et nous aussi.
Car protéger la forêt ne signifie plus seulement conserver ce qui existe. Cela signifie désormais lui donner les moyens de traverser un monde qui change.
Sources et références
Sources principales
- Météo-France — projections climatiques régionales pour la Bretagne et Trajectoire de référence pour l’adaptation au changement climatique.
- INRAE — recherches sur les sécheresses, la diversité des peuplements et la résilience forestière.
- Office national des forêts — dépérissements forestiers, adaptation et gestion des forêts publiques.
- IGN — état des forêts françaises et Indicateurs de gestion durable.
- Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire — politiques publiques de renouvellement et d’adaptation forestière.
- DRAAF Bretagne — dispositifs régionaux de renouvellement forestier.
Notes de bas de page
- Météo-France, Quel climat futur en Bretagne ?, projections régionales fondées sur la Trajectoire de référence pour l’adaptation au changement climatique (TRACC), 2026. ↩︎
- Ibid. À l’horizon 2050, Météo-France prévoit en Bretagne des hivers globalement plus humides et des étés plus secs, avec une augmentation du nombre de jours de sécheresse du sol. ↩︎
- Office national des forêts, Changement climatique et dépérissement : pourquoi il faut agir en forêt, 2026. ↩︎
- BOULBIN, Marc. — « Les incendies de forêt en Bretagne ». Penn ar Bed, n° 95, 25e année, fasc. 4, décembre 1978, pp. 409-416. ↩︎
- INRAE, Diversifier les forêts pour les adapter aux sécheresses extrêmes, 2024 ; voir notamment les travaux de Blondeel et al. et de Decarsin et al. ↩︎
- Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, dispositifs de financement « Forêt-Bois » de la Planification écologique et programme de renouvellement forestier. ↩︎
- Ministère de l’Agriculture, Renouvellement forestier ; dispositifs publics d’accompagnement de la reconstitution, de l’adaptation et du renouvellement des peuplements. ↩︎
- IGN, Les forêts françaises en 2026 : une gestion durable à l’épreuve des changements globaux, publication des Indicateurs de gestion durable des forêts françaises, 1er juillet 2026. ↩︎