ou libre évolution ?
Nous avons pris l’habitude de considérer qu’une forêt devait être entretenue.
Il faudrait la surveiller, l’éclaircir, la renouveler, la « préparer » au changement climatique. Lorsqu’elle vieillit, il faudrait intervenir. Lorsqu’un arbre meurt, l’enlever. Lorsqu’une tempête la bouleverse, réparer.
Et si cette évidence était parfois trompeuse ?
Depuis quelques années, une idée longtemps marginale prend progressivement place dans le débat forestier : la libre évolution.
Son principe est simple : laisser les processus naturels reprendre leur place. Permettre aux arbres de grandir, de vieillir, de mourir et de se décomposer. Laisser la forêt se régénérer selon ses propres dynamiques.
Ce n’est pas l’abandon. C’est un choix.
Un choix qui nous oblige peut-être à une révolution culturelle : accepter que la nature puisse faire sans nous.
Une forêt n’a pas toujours besoin d’être « gérée »
Depuis des générations, la forêt est pensée à travers la gestion forestière. Le forestier plante, sélectionne, coupe, accompagne la croissance des arbres et prépare leur renouvellement.
Cette intervention peut évidemment avoir sa légitimité, notamment lorsqu’il s’agit de produire du bois ou de restaurer un milieu profondément dégradé.
Les forêts existaient bien avant l’apparition des forestiers et de la sylviculture. Elles ont traversé des bouleversements climatiques considérables, connu des incendies, des tempêtes, des maladies et des transformations profondes.
Mais une autre question mérite d’être posée :
- Elles ne sont pas immobiles.
- Elles changent.
- Elles expérimentent.
- Elles s’adaptent.
La libre évolution consiste précisément à laisser cette capacité d’adaptation s’exprimer.
Qu’est-ce que la libre évolution ?
La définition est, au fond, assez simple.
Une forêt en libre évolution est une forêt dans laquelle l’homme renonce durablement à intervenir dans les processus écologiques naturels1.
- Plus de sylviculture.
- Plus de récolte de bois.
- Plus de « nettoyage » systématique.
L’arbre peut accomplir l’ensemble de son cycle biologique : naître, grandir, mûrir, vieillir, mourir.
Et après sa mort ?
- Il reste.
- Il tombe.
- Il se décompose.
- Il nourrit le sol.
- Il devient l’habitat d’insectes, de champignons, de mousses et de nombreuses autres formes de vie.
Une forêt en libre évolution n’est donc pas une forêt « abandonnée ». C’est une forêt à laquelle nous avons choisi de rendre du temps.

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Naturalité : un mot plus complexe qu’il n’y paraît
Le terme de naturalité2 est souvent employé comme s’il allait de soi. Une forêt serait « naturelle » ou elle ne le serait pas. La réalité est plus complexe.
La recherche scientifique distingue notamment deux dimensions de la naturalité.
La première est la naturalité anthropique.
Elle renvoie à la place occupée par l’homme dans l’histoire récente et actuelle de l’écosystème.
Moins les processus naturels sont entravés par les interventions humaines, plus cette dimension de la naturalité est importante.
La seconde est la naturalité biologique.
Elle concerne les caractéristiques mêmes de la forêt : diversité des espèces, présence de très vieux arbres, de bois mort, de microhabitats, structures complexes et dynamique naturelle.
Ces deux dimensions ne se confondent pas nécessairement.
Une forêt peut être laissée en libre évolution depuis quelques décennies tout en portant encore profondément la marque de son ancienne exploitation.
Libre évolution vs Naturalité

La libre évolution est donc un processus. La naturalité est un état ou plutôt un cheminement3.
Et il faut parfois beaucoup de temps pour qu’une forêt retrouve des caractéristiques biologiques associées aux forêts les plus naturelles.
Libre évolution ≠ forêt vierge
Une forêt laissée tranquille depuis cinquante ans n’est pas nécessairement une forêt « sauvage ».
Elle peut avoir été exploitée, plantée ou profondément transformée pendant des siècles.
La libre évolution ne fait pas disparaître instantanément cet héritage.
Elle permet simplement aux processus naturels de reprendre progressivement le dessus.
Une forêt récente n’est pas une forêt ancienne
En Bretagne, les forêts anciennes sont devenues rares. Les travaux de Loïs Morel montrent pourtant que les boisements apparus spontanément sur d’anciennes terres agricoles peuvent, eux aussi, jouer un rôle important dans la reconquête de la biodiversité. Mais le retour des arbres ne suffit pas : certaines espèces et certains fonctionnements forestiers demandent des décennies, voire des siècles, pour se réinstaller.4
Laisser vieillir les arbres
- Régénération naturelle : Les forêts qui évoluent librement ont la possibilité de se régénérer naturellement, ce qui permet aux espèces en place, qu’elles soient locales ou introduites, d’exprimer leur diversité génétique mais aussi d’entrer en compétition pour la lumière et les ressources minérales, favorisant ainsi les arbres et arbustes les plus adaptés, au détriment parfois des espèces que le forestier avait jusque-là favorisé pour la production de bois. On sait déjà, par exemple, que les chênes sessile et pédonculé régresseront au profit d’une grande variété d’essences jugées secondaires ou d’accompagnement du chêne, souvent privilégié par les forestiers comme essence objectif là où il pouvait être cultivé facilement. Cette régénération spontanée amènera progressivement les parcelles concernées vers des forêts différentes et sans doute plus étagées en âge et hauteur et plus résilientes. Cette façon de faire est souvent plus efficace que les méthodes de reboisement artificiel, pour favoriser la diversité des espèces et des âges des arbres à un coût bien moindre.
- Présence de bois mort et d’arbres âgés : Les forêts en libre évolution permettent aux arbres et arbustes d’aller jusqu’à la phase de sénescence et de mort, phases rares ou absentes en forêt de production, avec tout le cortège des transformations et décomposition de la matière, et des espèces floristiques et faunistiques qui accompagnent ces processus. Ces arbres matures et sénescents fournissent des habitats, des ressources alimentaires et des sites de reproduction pour divers organismes nécrophages et saproxyliques. Ces phases permettent également d’assurer la fertilité des sols forestiers en évitant que la matière organique soit exportée en dehors des parcelles.
- Habitat varié : La libre évolution sur de grandes surfaces permettrait l’émergence d’une mosaïque d’habitats, incluant des zones de différents âges et structures. La multiplication des niches écologiques pour une multitude d’espèces, contribueront ainsi à une biodiversité plus riche.

En France, la libre évolution reste marginale
La libre évolution existe pourtant déjà. Les réserves biologiques intégrales, notamment, permettent de laisser certains espaces forestiers évoluer avec une intervention humaine très limitée.
En février 2025, Lorraine Nature Environnement recensait 75 réserves biologiques intégrales en France métropolitaine, représentant environ 30 500 hectares. Cela reste une fraction très réduite de la surface forestière française.
L’INRAE estime par ailleurs qu’environ 3 % des forêts françaises n’ont pas été exploitées depuis au moins cinquante ans5. Mais cela ne signifie pas qu’elles bénéficient toutes d’une protection ou qu’elles sont toutes volontairement placées en libre évolution.
La distinction est importante. Une forêt non exploitée n’est pas nécessairement une forêt protégée.
Et une parcelle abandonnée par son propriétaire peut toujours être exploitée demain.

En Bretagne, la libre évolution reste très minoritaire.
Les deux Réserves biologiques intégrales du Bois du Loc’h6 et de la butte de Malvran7 représentent à elles seules 185 hectares de forêt soustraits à la sylviculture. D’autres surfaces sont laissées hors sylviculture ou en îlots de sénescence dans les forêts publiques.
Cependant, de nouveaux projets apparaissent, comme celui de la forêt de La Corbière, en Ille-et-Vilaine, où près de 600 hectares pourraient être placés en 2027, en libre évolution8910.
La libre évolution n’est plus seulement une idée défendue par quelques naturalistes ; elle commence à devenir un choix de gestion forestière porté par des collectivités et l’ONF.

10 % de libre évolution : une ambition pour 2030 ?
La stratégie européenne pour la biodiversité a fixé des objectifs ambitieux de protection.
Dans ce contexte, plusieurs associations de protection de la nature demandent que la France développe beaucoup plus largement les espaces placés en libre évolution.
Lorraine Nature Environnement rappelle notamment la mobilisation d’associations et de personnalités en faveur de 10 % d’espaces protégés en libre évolution en France métropolitaine d’ici 2030.
Cet objectif peut sembler considérable. Mais il faut le replacer dans une autre perspective.
Cela signifierait que 90 % de la forêt pourrait continuer à être gérée selon d’autres modalités.
La revendication ne consiste donc pas à « sanctuariser la forêt française ». Elle affirme plutôt qu’une société moderne devrait être capable de réserver une part significative de son territoire à l’expression autonome du vivant.
Pour Bretagne Vivante…
…la libre évolution constitue un mode de conservation à part entière, mais elle ne s’oppose pas à la gestion active de la nature.
Elle peut être particulièrement pertinente lorsque les processus naturels permettent de maintenir ou d’enrichir la biodiversité ; dans d’autres situations, une intervention peut au contraire être nécessaire pour restaurer un habitat ou une fonction écologique dégradée.
Le choix entre non-intervention et gestion active doit donc être fait au cas par cas, en fonction des enjeux du site, d’objectifs à long terme et d’une évaluation régulière des résultats. L’association considère toutefois qu’il manque encore des données objectives pour mesurer pleinement les effets de la libre évolution sur la biodiversité, les sols, l’eau ou le stockage du carbone11.
La biodiversité évolue avec la forêt
Le schéma ci-dessous illustre l’évolution de différents groupes d’espèces au cours du développement d’une forêt, depuis les premiers stades de végétation jusqu’aux phases de maturité, de vieillissement et de décomposition.
Une première leçon s’impose : il n’existe pas un seul moment où la forêt serait « au maximum » de sa biodiversité.
Les plantes sont particulièrement nombreuses dans les premiers stades, lorsque la lumière atteint encore largement le sol. Leur diversité diminue ensuite avec la fermeture progressive du couvert forestier, avant de réapparaître dans les phases tardives, lorsque les vieux arbres, les trouées et les perturbations naturelles recréent une mosaïque de milieux.
Les animaux, eux aussi, réagissent aux transformations successives de la forêt. Certaines espèces profitent des milieux jeunes et ouverts, d’autres des arbres âgés, des cavités ou du bois mort.
Les champignons prennent progressivement une importance croissante avec la maturité de la forêt. Ils jouent un rôle essentiel dans le recyclage de la matière organique et trouvent, dans les vieux peuplements et le bois mort, des habitats particulièrement favorables.
La biodiversité forestière ne réside donc pas dans un état idéal et immobile. Elle naît de la diversité des âges, des structures et des étapes de la vie de la forêt.
C’est aussi l’un des intérêts majeurs de la libre évolution : permettre à la forêt de parcourir l’ensemble de son cycle — croissance, maturité, vieillissement, mort et décomposition — alors que la sylviculture interrompt souvent ce cycle avant ses dernières étapes.
Une forêt ancienne n’est pas seulement une forêt où les arbres sont vieux : c’est une forêt qui a eu le temps de devenir complexe.

Sources et références
Sources principales
- Lorraine Nature Environnement, La libre évolution forestière : un retour à la nature pour préserver l’environnement, 2025.
- Gosselin, Génot & Lachat, « Libre évolution et naturalité en forêt », Revue forestière française.
- INRAE, « 3 % des forêts françaises ne sont plus exploitées depuis au moins 50 ans », 2021.
- Morel & Chollet, « Naturalité et biodiversité », Revue forestière française.
- UICN, travaux et définitions relatifs à la libre évolution et à la naturalité.
- Réseau FRENE — Forêts en évolution naturelle, initiative associant notamment des acteurs de la protection de la nature et de la forêt.
- Bretagne Vivante – SEPNB, 2021. Forêts. Penn ar Bed, n° 241-242, mars 2021, 104 p.
Notes de bas de page
- Gosselin, F., Génot, J.-C. et Lachat, T., « Libre évolution et naturalité en forêt : définitions et métriques associées », Revue forestière française, vol. 73, 2021/2022. Les auteurs distinguent notamment naturalité biologique et naturalité anthropique. ↩︎
- Morel, L. et Chollet, S., « Naturalité et biodiversité : des relations à préciser pour penser la valeur de conservation des écosystèmes en libre évolution », Revue forestière française, 2021/2022. ↩︎
- Lorraine Nature Environnement, La libre évolution forestière : un retour à la nature pour préserver l’environnement, 27 février 2025, mis à jour le 20 avril 2025. L’article présente une analyse engagée en faveur de la libre évolution et reconnaît lui-même son positionnement associatif. ↩︎
- Loïs Morel, « Forêts anciennes et boisements féraux d’Armorique : conserver le patrimoine d’hier et protéger la nature de demain », Penn ar Bed, n° 241-242, 2021, pp. 3-25. Lire l’article… ↩︎
- INRAE, « 3 % des forêts françaises ne sont plus exploitées depuis au moins 50 ans », 16 décembre 2021. ↩︎
- Réserve biologique intégrale du bois du Loch.html ↩︎
- Caractérisation des habitats forestiers de la butte de Malvran ↩︎
- Nouvelle Réserve Biologique Intégrale en Bretagne : la Forêt de la Corbière ↩︎
- Bretagne Vivante pourrait jouer un rôle de partenaire naturaliste et scientifique dans le projet de RBI de la Corbière : contribuer aux inventaires et aux suivis de biodiversité, participer au comité de suivi et apporter un regard indépendant sur l’évolution de la forêt. L’association pourrait également accompagner la sensibilisation du public à la libre évolution. La Corbière constituerait ainsi un véritable terrain d’observation pour comprendre ce que devient une forêt bretonne lorsque la sylviculture cesse et que les processus naturels reprennent progressivement leur place. ↩︎
- Bretagne Vivante est membre de la coordination libre évolution (CLE). Les représentant.es de Bretagne Vivante à la Coordination Libre Évolution sont : Jean-Luc Maillard, Marie-Hélène Philippe, Loïs Morel et Régis Morel. ↩︎
- Libre évolution et réseau des réserves de Bretagne Vivante ↩︎