Dossier Forêt – volet 8

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Sous nos pieds,
la forêt invisible

L’alliance souterraine qui a permis aux arbres de conquérir la terre

L’histoire d’une rencontre vieille de plusieurs centaines de millions d’années. Dialogue entre une plante et un champignon…

La plante :
Lorsque mes très lointains ancêtres ont commencé à s’aventurer hors de l’eau, la terre ferme était un monde difficile à conquérir. Il fallait y trouver de l’eau et des éléments minéraux, s’y installer et apprendre à vivre dans un environnement très différent de celui des océans. Nous savions déjà utiliser l’énergie du soleil : grâce à la photosynthèse, nous pouvions fabriquer la matière organique dont nous avions besoin. Mais nous ne disposions pas encore des moyens très efficaces qu’ont aujourd’hui les arbres pour explorer le sol.

Le champignon :
De mon côté, je connaissais déjà ce monde souterrain. Mes filaments, que les biologistes appellent des hyphes, pouvaient se glisser entre les particules du sol et explorer des espaces inaccessibles aux végétaux. Mais je ne savais pas faire ce que tu faisais : capter l’énergie du soleil et fabriquer, à partir d’elle, les composés riches en carbone nécessaires à ma croissance. C’est sans doute cette complémentarité qui nous a rapprochés.

La plante :
Nous avons donc commencé à vivre ensemble. Tu pouvais m’aider à accéder à l’eau et à certains éléments minéraux, tandis qu’une partie du carbone produit grâce à la photosynthèse pouvait être mise à ta disposition. De cette rencontre est née une association que les scientifiques appellent la mycorhize : myco, pour le champignon, et rhize, pour la racine.

Le champignon :
Au fil de l’évolution, notre relation s’est diversifiée. Chez certains arbres, comme les chênes ou les hêtres, mes hyphes entourent les extrémités des racines et pénètrent entre leurs cellules : ce sont les ectomycorhizes. Chez d’autres plantes, des structures différentes se mettent en place, notamment les mycorhizes à arbuscules, où le champignon forme, dans les cellules de la racine, de minuscules ramifications spécialisées dans les échanges.

La plante :
Notre association n’est donc pas toujours la même, mais le principe demeure : chacun apporte quelque chose à l’autre. Tes hyphes explorent le sol avec une finesse que mes racines ne peuvent atteindre seules. De mon côté, la photosynthèse fournit l’énergie et le carbone dont tu as besoin. Cette relation n’est pas une « amitié » au sens humain du terme : chacun y trouve son intérêt. Mais elle est devenue, pour de très nombreuses plantes et pour les écosystèmes dont elles font partie, une relation essentielle.

Le champignon :
Notre histoire ne se déroule d’ailleurs jamais à deux seulement. Autour des racines s’organise un monde extraordinairement diversifié. Les biologistes appellent rhizosphère cette mince zone du sol influencée par l’activité des racines. On y trouve des bactéries, d’autres champignons et une multitude d’organismes microscopiques ou minuscules.

La plante :
Mes racines ne sont donc pas simplement des organes chargés de puiser de l’eau. Elles participent à la vie de tout un environnement. Elles libèrent différentes substances qui influencent les micro-organismes présents dans le sol, tandis que ceux-ci peuvent, à leur tour, agir sur mon fonctionnement. Sous une forêt, il existe ainsi une autre forêt : invisible, microscopique, mais extraordinairement active.
Les humains ont récemment beaucoup parlé du Wood Wide Web, imaginant que les champignons formeraient une sorte d’Internet souterrain permettant aux arbres de communiquer entre eux.

Le champignon :
L’image est séduisante, mais elle simplifie beaucoup la réalité. Des réseaux mycéliens peuvent effectivement établir des connexions avec plusieurs végétaux et des transferts de substances peuvent se produire. Mais leur importance et leur rôle dans le fonctionnement des forêts font encore l’objet de recherches et de discussions scientifiques.

La plante :
Notre monde est donc bien fait de réseaux et d’interactions, mais il est sans doute plus complexe que les métaphores inventées pour le décrire.
Aujourd’hui, les humains coupent parfois des forêts et plantent de nouveaux arbres. Mais planter un arbre ne signifie pas recréer immédiatement une forêt. Une forêt, ce n’est pas seulement une collection de troncs : c’est un sol vivant, des racines, des champignons, des bactéries, du bois mort et une multitude d’autres espèces qui ont appris, au fil du temps, à vivre ensemble.

Le champignon :
Un jeune arbre peut pousser rapidement. Mais le monde qui l’entoure ne se reconstruit pas à la même vitesse. Les sols, les communautés de champignons et les innombrables relations qui unissent les êtres vivants sont le résultat d’une histoire beaucoup plus longue. On peut planter des arbres en quelques jours ; on ne replante pas aussi facilement les millions d’années qui ont façonné une forêt.

La plante :
Les humains me regardent pousser vers le ciel. Ils admirent mon tronc, mes branches et mon feuillage. Mais une grande partie de ma vie se déroule ailleurs, sous leurs pieds, dans le sol et au contact de milliers d’autres êtres vivants.

Le champignon :
C’est peut-être cela qu’il faudrait retenir de notre longue histoire : aucun arbre n’est vraiment seul. Derrière celui que l’on voit se cache un monde invisible, fait de racines, de champignons, de bactéries et de relations patientes.


Pour aller plus loin

Marc-André Selosse, L’Origine du monde. Une histoire naturelle du sol à l’intention de ceux qui le piétinent, Actes Sud, 2021.