voulons-nous demain ?
Pendant des siècles, la forêt a d’abord été considérée comme une réserve de bois1.
Aujourd’hui, nous lui demandons beaucoup plus. Produire du matériau et de l’énergie, stocker du carbone, protéger les sols et l’eau, accueillir la biodiversité, résister au changement climatique, offrir des espaces de promenade et de liberté…
Jamais la société n’a autant attendu de la forêt.
Mais une question devient inévitable : jusqu’où pouvons-nous solliciter un écosystème déjà fragilisé par les sécheresses, les tempêtes, les maladies et le changement climatique ?
Derrière les débats sur les plantations, les coupes ou les essences se cache finalement une question beaucoup plus simple :
Quelle place voulons-nous laisser au vivant ?
La forêt de demain ne sera pas seulement façonnée par le climat.
Elle sera aussi le résultat de nos choix. Et ces choix sont profondément politiques.
Une forêt n’est pas un stock de bois2
Le bois est une ressource utile. Nous en aurons besoin demain comme aujourd’hui. Il serait absurde d’opposer systématiquement production forestière et protection de la nature. Mais il serait tout aussi absurde de réduire la forêt à ce qu’elle peut produire.
Car une forêt ne se résume pas à une addition d’arbres et de mètres cubes de bois. C’est un monde vivant, fait de sols, de champignons, d’insectes, d’oiseaux, de mousses, de racines et de milliers d’interactions souvent invisibles.
Une forêt produit du bois. Mais elle produit aussi de la vie. Le véritable débat n’est donc pas : Faut-il exploiter la forêt ?
Mais : Comment ? Jusqu’où ? Et pour quels usages ?3
Planter n’est pas forcément restaurer
Face aux dépérissements, aux incendies ou aux effets du changement climatique, la réponse paraît souvent évidente : planter.
- Un massif est détruit ? Plantons.
- Des arbres meurent ? Plantons.
- Une essence devient vulnérable ? Remplaçons-la.
Mais cette réponse peut devenir une illusion. On peut planter des milliers d’arbres en quelques jours. On ne recrée pas une forêt en quelques années.
Planter peut être nécessaire. Mais planter ne doit pas devenir un réflexe.
Dans certains cas, la régénération naturelle sera préférable. Dans d’autres, une intervention humaine sera nécessaire. Et parfois, la meilleure décision consistera simplement à laisser la forêt évoluer.
- La question devrait toujours être : Pourquoi intervenir ?
- Et non : Comment intervenir le plus vite possible ?

La leçon de Francis Hallé : donner du temps
L’œuvre de Francis Hallé4 nous invite à changer profondément notre regard.
Nous avons pris l’habitude de penser que la nature devait être gérée, entretenue, améliorée. Or une forêt n’a pas besoin de l’homme pour devenir une forêt.
C’est nous qui avons besoin d’elle.
La réflexion développée autour de la forêt primaire et de la libre évolution nous rappelle une évidence presque dérangeante : certains espaces devraient pouvoir vivre sans être constamment exploités ou transformés.
Laisser une forêt évoluer librement n’est pas « abandonner » un territoire. C’est faire un choix.
- Un choix de confiance dans le vivant.
- Un choix de patience aussi.
Car une forêt mature ne peut pas être accélérée. Elle a besoin de ce que notre époque a le plus de mal à accepter : du temps.
« Laisser la forêt devenir elle-même »
La réflexion de Francis Hallé sur les forêts primaires a contribué à remettre au cœur du débat une idée simple : certaines forêts devraient pouvoir évoluer sans exploitation humaine5.
L’Association Francis Hallé pour la forêt primaire poursuit aujourd’hui cette ambition en défendant le principe d’un vaste espace forestier laissé à son évolution autonome pendant plusieurs siècles.
Le projet peut sembler ambitieux, voire utopique.Mais il pose une question essentielle :
Avons-nous encore la capacité de laisser une partie de la nature exister sans lui demander d’être immédiatement utile ?

Ce que nous dit Canopée : changer de modèle
L’association Canopée6 a largement contribué à faire entrer la forêt dans le débat public.
En dénonçant certaines coupes rases et les dérives d’une sylviculture trop industrielle, elle rappelle que la crise forestière n’est pas seulement une conséquence du changement climatique. Elle est aussi liée à nos choix.
Canopée défend notamment des pratiques permettant de conserver en permanence un couvert forestier, de diversifier les peuplements et de limiter les interventions les plus brutales.
La réponse à la crise forestière ne peut pas consister à reproduire les pratiques qui ont contribué à fragiliser certains peuplements.
L’argent public consacré à la forêt devrait donc être soumis à une exigence simple : ne pas financer la simplification du vivant.
Si des fonds publics sont mobilisés pour « restaurer » les forêts, ils doivent prioritairement favoriser la diversité, la régénération naturelle lorsque celle-ci est possible, la protection des sols et la conservation des éléments essentiels à la biodiversité.

« …La gestion en forêt irrégulière ou jardinée mise en place dans certain massif forestier évite la coupe rase ou définitive dans la mesure où trouve des arbres de tous âges (pied à pied) dans une même parcelle.
Dans une futaie régulière, nous avons des arbres d’âge identique sur l’ensemble de la parcelle et nous devons passer soit par la coupe définitive – suppression de tous les arbres adultes à terme – ou la coupe rase.
Il va de soi que la gestion en « forêt irrégulière » est plus délicate, mais plus naturelle.«
Jean-Yves Raux, technicien forestier à la retraite.
Le plan forêt du 21 juillet 2026 : restaurer, oui. Mais quoi ?
Le 21 juillet 2026, le gouvernement a lancé une mobilisation nationale pour accélérer la restauration des massifs forestiers touchés et renforcer leur résilience face au changement climatique7. L’urgence est réelle.
Face aux incendies, aux sécheresses et aux dépérissements, personne ne peut défendre l’inaction.
Mais le mot même de « restauration » mérite d’être interrogé.
Car restaurer une forêt ne consiste pas nécessairement à planter des arbres :
- On peut restaurer un sol.
- Favoriser la régénération naturelle.
- Reconstituer des continuités écologiques.
- Diversifier un peuplement.
- Conserver des arbres anciens.
- Ou choisir de laisser un espace évoluer.
Le nombre d’arbres plantés ne devrait jamais devenir l’indicateur principal de la réussite d’une politique forestière.
La question est plus exigeante : Quelle forêt voulons-nous voir renaître ?8
La diversité plutôt que l’arbre miracle
Face au changement climatique, la tentation est grande de rechercher l’essence idéale. L’arbre qui résistera à la sécheresse :
- Qui poussera vite.
- Qui produira beaucoup de bois.
Mais l’avenir climatique reste incertain. Dans ce contexte, la diversité constitue sans doute notre meilleure assurance :
- Diversité des essences.
- Diversité génétique.
- Diversité des âges.
- Diversité des habitats.
- Diversité des modes de gestion.
Une forêt uniforme peut sembler efficace. Mais elle est vulnérable. Dans un monde incertain, la diversité est une forme de prudence9.
Une forêt bretonne dans un paysage vivant
En Bretagne, la question forestière ne peut pas être isolée du reste du territoire. Nos bois sont liés aux haies, aux vallées, aux landes, aux zones humides et aux cours d’eau.
La forêt bretonne est souvent fragmentée. Elle a besoin de continuités.
Protéger la forêt, c’est donc aussi protéger ses lisières, ses mares, ses ruisseaux et les haies qui permettent aux espèces de circuler.
On ne protégera pas les forêts bretonnes en regardant uniquement les arbres.
Il faut penser le territoire comme un ensemble vivant. La forêt, le bocage et l’eau ne devraient pas relever de politiques séparées.

Ce que Bretagne Vivante peut défendre
Il est temps, dans ce dossier, d’affirmer clairement une position. Pour Bretagne Vivante, l’avenir de la forêt ne peut pas être abandonné aux seules forces du marché.
La forêt n’est pas une mine de bois renouvelable. C’est un patrimoine vivant. Un bien commun. Une part de notre avenir.
- Nous pouvons produire du bois mais pas au prix de la destruction des écosystèmes forestiers.
- Nous pouvons planter, mais pas faire de la plantation la réponse automatique à toutes les crises.
- Nous pouvons intervenir, mais nous devons aussi apprendre à laisser vivre.
- Nous pouvons adapter les forêts au changement climatique, mais nous ne devons pas oublier que la première adaptation consiste à combattre les causes du dérèglement climatique.
De façon plus pragmatique :
1. Encadrer strictement les coupes rases et empêcher qu’elles transforment des forêts existantes en plantations.
2. Développer la sylviculture mélangée à couvert continu comme alternative au modèle industriel de la coupe suivie d’une plantation.
3. Préserver et améliorer les forêts existantes avant de chercher systématiquement à planter.
4. Mettre la biodiversité et les sols au cœur de la gestion et non en simple « accompagnement » de la production de bois.

Partout, la forêt devient un champ de bataille
Du Morvan à la Provence, de la Creuse aux forêts périurbaines, les conflits forestiers se multiplient. Coupes rases, plantations, usines de granulés, centrales biomasse : derrière chaque contestation se pose la même question. La forêt doit-elle devenir une ressource industrielle comme une autre, ou peut-elle encore être considérée comme un monde vivant, fragile et irremplaçable ?

Gardanne : brûler du bois pour faire de l’électricité ?
À Gardanne, dans les Bouches-du-Rhône, une ancienne tranche de centrale à charbon a été convertie à la biomasse. Sa puissance électrique installée est de 150 MW. Selon les scénarios récents d’approvisionnement, son fonctionnement peut nécessiter plus d’un demi-million de tonnes de biomasse par an, dont plusieurs centaines de milliers de tonnes de bois.
Cette consommation considérable est au cœur du conflit. Associations environnementales et collectifs citoyens contestent la pression exercée sur la ressource forestière et s’interrogent sur le véritable bilan climatique d’une installation qui brûle du bois pour produire de l’électricité. Pour donner un ordre de grandeur, un fonctionnement de 4 000 heures par an correspondrait à une production d’environ 600 GWh d’électricité.
La question posée par Gardanne est donc simple : peut-on considérer comme écologique le fait de brûler chaque année plusieurs centaines de milliers de tonnes de bois pour produire de l’électricité ?10
Sources et références
Sources principales
- Gouvernement et ministère chargé de l’Écologie – Plan forêt du 21 juillet 2026
- Office national des forêts (ONF)
- Centre national de la propriété forestière (CNPF)
- INRAE
- Association Francis Hallé pour la forêt primaire
- Canopée
- CGT-Forêt
- FGA-CFDT
- SNUPFEN Solidaires.
Notes de bas de page
- Oui, mais les besoins étaient moindre et principalement en bois de chauffages. La biodiversité allait de soi, et le changement climatique allait à un rythme qui permettait à la forêt de s’adapter. (Jean-Yves Raux) ↩︎
- Le bois n’est qu’un sous produit de la forêt, au même titre que son rôle social et écologique – dont il faudrait estimer la valeur pour permettre au gestionnaire d’assurer la gestion du bois et du rôle social et écologique de la forêt. (Jean-Yves Raux) ↩︎
- La forêt a été prise en compte dès le règne de Philippe le Bel (1268-1314), par contre sa gestion tel que nous la connaissons aujourd’hui date du milieu du 19ème siècle. Il ne faut pas oublier qu’une hétraie ou une chênaie se gère entre 150 et 200 ans – voire 250 pour le chêne. Ainsi les chênaies de Colbert qui devaient servir à produire des bois pour la marine ont été orientées vers la production de merrain pour la fabrication de tonneaux. (Jean-Yves Raux) ↩︎
- Association Francis Hallé pour la forêt primaire, travaux et réflexions sur la libre évolution et le projet de renaissance d’une forêt primaire en Europe occidentale. ↩︎
- Dilemme : les français.es sont habitué.es à fréquenter nos forêts de futaie régulière avec de « beaux arbres et de belles allées » – totalement artificielles – dans lesquelles ils ou elles déambules en toute sécurité. Sont-ils prêts à arpenter des forêts en libre évolution surement moins « propres » et moins accessibles. (Jean-Yves Raux) ↩︎
- Canopée, publications et propositions relatives aux coupes rases, au renouvellement forestier et à l’évolution des pratiques sylvicoles. ↩︎
- Gouvernement, Forêts : le Gouvernement lance une mobilisation nationale pour accélérer la restauration des massifs touchés, renforcer leur résilience et mobiliser les citoyens, 21 juillet 2026. ↩︎
- Les organisations syndicales de l’ONF – notamment la CFDT, la CGT et le SNUPFEN Solidaires – participent au débat sur l’avenir du service public forestier et les moyens nécessaires à l’accomplissement de ses missions. ↩︎
- Une forêt diversifiée en essence sera beaucoup plus résistante aux aléas climatiques et moins vulnérable aux attaques parasitaires, mais elle demande une gestion plus délicate qu’un propriétaire privé ne peut pas toujours se permettre d’où l’importance de l’Etat – c’était autrefois l’un des rôles des Eaux et Forêts, que l’ONF a perdu en devenant un organisme à caractère industriel et commercial
(EPIC) avec un objectif de production. (Jean-Yves Raux) ↩︎ - Sources : Le Monde, « Du charbon à la biomasse, la conversion contestée de la centrale de Gardanne », 8 mars 2016 ; « Comment l’État a soutenu quoi qu’il en coûte la relance de la centrale biomasse de Gardanne », 24 mai 2025 ; Canopée, « Gardanne : chronique d’un projet qui incarne le pire du bois-énergie ». ↩︎