Dossier Forêt – volet 1

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Une Bretagne jadis
beaucoup plus boisée

Lorsque l’on évoque les paysages bretons, viennent spontanément à l’esprit les landes, le bocage, les falaises, les rias ou les abers. La forêt, elle, semble presque secondaire dans l’imaginaire régional. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Bien avant l’apparition des premiers agriculteurs, une grande partie de la Bretagne était recouverte d’un vaste manteau forestier. Pendant des millénaires, les arbres ont façonné les paysages, les sols, le climat local et la biodiversité. Ce n’est que progressivement, sous l’action de l’homme, que cette forêt originelle a cédé la place aux champs, aux pâturages et aux villages. Comprendre cette longue histoire est indispensable pour mesurer les enjeux forestiers actuels.

Après les glaciations, le temps des grandes forêts

Il y a environ 12 000 ans, à la fin de la dernière glaciation, la Bretagne offre un paysage très différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. Le climat se réchauffe progressivement et la végétation recolonise les terres libérées par les glaces1. Les premières espèces pionnières – bouleaux, saules et pins – s’installent rapidement sur les sols encore jeunes.

Au fil des siècles, ces formations ouvertes laissent place à des forêts de plus en plus diversifiées. Les chênes, les ormes, les noisetiers puis les hêtres s’étendent progressivement sur l’ensemble du territoire. La majeure partie de la Bretagne se couvre alors d’un immense continuum forestier seulement interrompu par quelques zones humides, landes naturelles, falaises ou dunes littorales2.

Cette forêt primitive n’est pas une étendue uniforme d’arbres serrés. Les tempêtes, les incendies naturels, les cours d’eau, les grands herbivores sauvages et la sénescence des arbres créent en permanence une mosaïque de milieux. Des arbres géants côtoient des clairières, des bois morts s’accumulent au sol tandis que de jeunes pousses colonisent les trouées. Cette dynamique naturelle favorise une biodiversité exceptionnelle.

Des millénaires de défrichements

L’arrivée des premiers agriculteurs, il y a environ 6 000 ans, marque le début d’une transformation profonde des paysages3. Pour cultiver les terres et élever du bétail, les hommes ouvrent progressivement la forêt. Les défrichements restent d’abord limités, mais ils s’étendent peu à peu à mesure que la population augmente.

Le mouvement s’accélère fortement au Moyen Âge4. Les besoins en terres agricoles, en bois de chauffage, en matériaux de construction et en charbon de bois entraînent un recul continu des surfaces forestières. Les grands massifs se fragmentent. Les forêts se réduisent à des îlots isolés au milieu d’un paysage de plus en plus façonné par les activités humaines.

À partir du XVIIe siècle, la pression devient particulièrement forte. La marine royale consomme d’immenses quantités de bois pour la construction navale. Les forges, les verreries et de nombreuses activités artisanales dépendent également de cette ressource énergétique. Dans certaines régions, les arbres disparaissent plus vite qu’ils ne repoussent.

Au XIXe siècle, la Bretagne compte parmi les régions les moins boisées de France5. La forêt ne subsiste plus que dans quelques grands massifs, souvent exploités de manière intensive.

Une forêt qui a façonné les sols bretons

L’histoire forestière de la Bretagne ne se lit pas seulement dans les archives ou les paysages. Elle est également inscrite dans les sols.

Pendant plusieurs milliers d’années, les forêts ont produit une immense quantité de matière organique. Les feuilles mortes, les racines, les champignons et les micro-organismes ont progressivement enrichi les horizons superficiels. Cette lente accumulation a contribué à la formation des sols que nous connaissons aujourd’hui6.

Les arbres jouent également un rôle essentiel dans la protection contre l’érosion. Leurs racines stabilisent les terrains, favorisent l’infiltration de l’eau et limitent le ruissellement. En interceptant les pluies et en recyclant les éléments nutritifs, ils participent au maintien de la fertilité des sols.

Cette influence se poursuit encore aujourd’hui. Même lorsqu’une forêt disparaît, son héritage reste visible durant des siècles dans la structure et les propriétés des sols qu’elle a contribué à construire.

Des vestiges de la forêt ancienne

La forêt originelle bretonne a presque entièrement disparu. Pourtant, certains massifs actuels conservent encore les traces de cette longue histoire.

Des forêts comme celles du Mesnil, de Paimpont, de Quénécan, de Coat-an-Noz ou d’Huelgoat occupent parfois les mêmes emplacements depuis plusieurs siècles, voire davantage. Les écologues les qualifient souvent de « forêts anciennes » lorsque les sols n’ont pas connu d’usage agricole récent7.

Le champignon de la Forêt de Huelgoat © Torset Pierre

Ces forêts anciennes présentent un intérêt écologique majeur. Elles abritent des plantes, des champignons, des insectes et des oiseaux qui recolonisent difficilement les boisements récents. Leur biodiversité résulte d’une continuité écologique parfois maintenue pendant plusieurs centaines d’années.

Elles constituent aujourd’hui de véritables archives vivantes du passé forestier breton.

Une histoire qui éclaire les enjeux d’aujourd’hui

La Bretagne se reboise depuis plus d’un siècle. Les arbres gagnent du terrain et la surface forestière progresse régulièrement8910. Ce constat pourrait laisser penser que la forêt retrouve peu à peu sa place d’autrefois.

La réalité est plus nuancée. Une plantation récente ne remplace pas instantanément une forêt ancienne. Entre un alignement d’arbres âgés de quelques décennies et un écosystème forestier façonné par plusieurs siècles d’évolution naturelle, les différences écologiques sont considérables11.

Cette distinction est essentielle pour comprendre les débats actuels sur la gestion forestière. Car la question n’est pas seulement de savoir combien d’arbres poussent en Bretagne, mais quelle forêt nous souhaitons transmettre aux générations futures.

Quand les forêts alimentaient les forges bretonnes

Le bois, énergie indispensable de l’industrie d’autrefois

Bien avant le charbon et l’électricité, le bois constituait la principale source d’énergie des activités humaines. Pour produire les températures nécessaires à la fabrication du fer, les forgerons utilisaient non pas du bois brut mais du charbon de bois, obtenu par la combustion lente de bûches sous une couverture de terre.

Cette activité mobilisait des milliers de charbonniers qui vivaient plusieurs mois par an au cœur des massifs forestiers. Leur travail consistait à surveiller en permanence les meules de bois afin d’éviter qu’elles ne s’embrasent complètement.

En Bretagne, certaines forêts furent profondément marquées par cette exploitation énergétique. Le cas le plus célèbre est celui de la forêt de Paimpont, où les forges, actives du XVIIe siècle jusqu’à la fin du XIXe siècle, consommaient d’immenses quantités de charbon de bois pour alimenter leurs hauts-fourneaux12.

Pour produire une tonne de fonte, il fallait plusieurs tonnes de charbon de bois, elles-mêmes obtenues à partir de dizaines de tonnes de bois. Chaque année, des milliers d’arbres étaient ainsi coupés dans les environs des forges.

Afin d’éviter la disparition totale de la ressource, les propriétaires mirent progressivement en place une gestion dite « en taillis ». Les arbres étaient coupés à intervalles réguliers, généralement tous les quinze à vingt ans, puis laissés à repousser à partir des souches. Cette pratique permettait une production continue de bois mais empêchait souvent les arbres d’atteindre un âge avancé.

Les conséquences écologiques étaient importantes : raréfaction des vieux arbres, diminution du bois mort, simplification des habitats et disparition progressive des espèces dépendantes des forêts matures.

Aujourd’hui encore, les plateformes de charbonnage, les vestiges des forges et certains anciens chemins forestiers témoignent de cette période où les forêts bretonnes alimentaient l’une des principales activités industrielles de la région.

Fabrication de charbon de bois au Moyen-Age – Miniature tirée du « Liber de natura rerum » de Thomas de Cantimpré, (1201-1272)

Sources et références

Sources principales

  • INRAE – Travaux de paléoécologie forestière.
  • CNRS – Recherches sur l’histoire postglaciaire des paysages européens.
  • Barbier D., Visset L., Histoire des paysages végétaux du Massif armoricain depuis la fin des temps glaciaires.
  • Office national des forêts, histoire des forêts françaises.
  • Muséum national d’Histoire naturelle – travaux sur les forêts anciennes et la biodiversité forestière.
  • IGN, Inventaire forestier national.

Notes de bas de page

  1. Visset L., Barbier D. et al., travaux de palynologie et de reconstitution de la végétation postglaciaire du Massif armoricain. ↩︎
  2. CNRS ; INRAE ; études paléoécologiques sur la couverture forestière de l’Europe occidentale à l’Holocène. ↩︎
  3. INRAP ; Giot P.-R., Monnier J.-L., Briard J., Préhistoire de la Bretagne. ↩︎
  4. https://lejournal.cnrs.fr/articles/dix-mille-ans-dhistoire-de-la-foret ↩︎
  5. Corvol A., Histoire des forêts françaises ; ONF, histoire de la forêt française. ↩︎
  6. https://antenne-rance-emeraude.bretagne-vivante.org/dossier-sols/ ↩︎
  7. Dupouey J.-L. et al., travaux sur les forêts anciennes ; Muséum national d’Histoire naturelle. ↩︎
  8. IGN, Inventaire forestier national ; DRAAF Bretagne, données régionales sur la forêt bretonne. ↩︎
  9. La Bretagne possède aujourd’hui presque deux fois plus de forêts qu’à la fin du XIXe siècle, mais probablement deux fois moins qu’au début du Moyen Âge.
    – An 1000 : ~850 000 ha (taux de boisement de 25 à 35%)
    – 1900 : ~275 000 ha (taux de boisement de 8 à 10%)
    – 2025 : ~490 000 ha (taux de boisement d’environ 17% alors que le taux de boisement moyen de la France métropolitaine est de’environ 31%)
    Sources : IGN ↩︎
  10. Malgré la progression régulière de ses surfaces forestières depuis plus d’un siècle, la Bretagne demeure l’une des régions les moins boisées de France. Avec environ 17 % de son territoire couvert par la forêt, elle se situe très en dessous de la moyenne nationale, qui dépasse aujourd’hui 30 %.
    Mais…
    Cette comparaison doit toutefois être interprétée avec prudence. L’intérêt écologique d’un territoire ne dépend pas uniquement de sa surface forestière. Les landes, tourbières, prairies naturelles, bocages et zones humides constituent également des habitats remarquables dont certains étaient naturellement présents avant même les grands défrichements. ↩︎
  11. Peterken G., Natural Woodland ; Vallauri D. (coord.), Le bois mort, une lacune des forêts gérées. ↩︎
  12. André Meynier ; Jean-Yves Andrieux ; Archives des Forges de Paimpont ; travaux historiques sur l’exploitation forestière et la production de charbon de bois en Bretagne. ↩︎