Dossier Pesticides – volet 5

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MEMOIRES D’UNE LAMPROIE DE PLANER

Je m’appelle Lamproie de Planer.

Ne cherchez pas à me comparer aux poissons que vous connaissez. Je n’ai ni mâchoire, ni écailles, et mes ancêtres nageaient déjà dans les océans bien avant l’apparition des dinosaures. Je mesure à peine une quinzaine de centimètres et la plupart des habitants du pays de Dol ignorent jusqu’à mon existence.

Pourtant, ma famille vit ici depuis bien plus longtemps que les routes, les tracteurs ou les villages qui bordent aujourd’hui le Guyoult.

Je suis née dans les sédiments d’un petit méandre, à l’abri des herbiers aquatiques. Comme toutes les jeunes lamproies, j’ai passé plusieurs années enfouie dans le sable et les limons du fond de la rivière. Une vie discrète, presque immobile. Mais lorsque l’on vit sous l’eau, les yeux tournés vers le courant, on finit par voir beaucoup de choses.

Et ce que le Guyoult a vécu au cours du dernier demi-siècle mérite d’être raconté.

Quand la rivière serpentait encore

Mes plus anciens souvenirs ne sont pas les miens mais ceux transmis de génération en génération.

À cette époque, le Guyoult prenait son temps. Il serpentait dans les prairies humides, dessinait des méandres, débordait parfois en hiver et déposait du sable propre dans lequel nos larves pouvaient se développer.

Les haies étaient nombreuses. Les talus retenaient la terre. Les eaux de pluie rejoignaient lentement la rivière après avoir traversé les sols.

La vie était abondante.

Les insectes aquatiques pullulaient, les truites fréquentaient les courants les plus vifs, et les oiseaux venaient pêcher dans les zones humides qui bordaient le cours d’eau.

Le temps des grands bouleversements

Puis les humains ont voulu aller plus vite.

Les parcelles ont été agrandies. Des kilomètres de talus ont disparu. Les haies ont été arrachées. Les fossés ont remplacé les chemins empruntés autrefois par l’eau.

Dans plusieurs secteurs, la rivière a été redressée. Les courbes ont été effacées. Les méandres ont été coupés. Le Guyoult est devenu plus rectiligne, plus rapide, comme s’il devait lui aussi participer à la modernité.

Pour nous, habitants du fond de la rivière, les conséquences furent immédiates.

Les crues devenaient plus brutales. Les étiages plus sévères. Les sédiments s’accumulaient dans certains secteurs tandis que d’autres se retrouvaient lessivés par le courant.

Les habitats dont dépendaient nos larves se faisaient plus rares.

L’eau qui transportait autre chose que la pluie

Puis sont arrivés d’autres changements, moins visibles.

À chaque épisode pluvieux, l’eau se chargeait d’une couleur brunâtre. La terre des champs rejoignait la rivière. Avec elle arrivaient des substances nouvelles dont nous ignorions tout.

Des engrais d’abord.

Les algues proliféraient davantage. Certaines périodes de faible débit devenaient plus difficiles à supporter.

Puis vinrent les désherbants, les insecticides et les fongicides.

Nous ne les voyions pas. Nous ne pouvions pas les sentir. Pourtant, ils étaient là.

Dans l’eau.

Dans les sédiments.

Dans les organismes dont dépendait toute la chaîne alimentaire.

Peu à peu, certains de nos voisins se firent plus rares. Des insectes aquatiques disparurent de secteurs où ils étaient autrefois abondants. Les équilibres de la rivière se modifièrent lentement.

Pour les humains, ces pollutions demeuraient souvent invisibles. Pour nous qui vivions immergés en permanence, elles faisaient désormais partie du quotidien.

Les années difficiles

Il fut un temps où nous sommes devenues très discrètes.

Certaines portions du Guyoult ne nous convenaient plus.

Les obstacles freinaient les déplacements des espèces migratrices. Les habitats favorables se fragmentaient. Les zones humides qui jouaient autrefois le rôle d’éponges naturelles avaient parfois disparu ou été dégradées.

Nous avons survécu.

Mais sans éclat.

Sans faire parler de nous.

Comme beaucoup d’autres habitants des rivières bretonnes.

Quand les humains recommencent à écouter la rivière

Puis quelque chose a changé.

Certains humains ont commencé à regarder le Guyoult autrement.

Ils ont compris qu’une rivière n’était pas un simple canal destiné à évacuer l’eau le plus rapidement possible. Ils ont compris qu’un cours d’eau vivant a besoin de méandres, d’annexes humides, de zones d’expansion des crues, de berges naturelles et de continuités écologiques.

Alors sont venus les travaux de restauration.

Des tronçons ont retrouvé davantage de sinuosité. Certains habitats ont été recréés. Les connexions avec les milieux humides ont été améliorées. Les obstacles les plus problématiques ont été supprimés ou aménagés.

Le Syndicat du SAGE de Dol a entrepris de redonner à la rivière une partie de ce qu’elle avait perdu.

Bien sûr, tout n’est pas réglé.

Les pollutions diffuses n’ont pas disparu. Les pesticides et les excès de nutriments continuent de parvenir jusqu’à l’eau. Le changement climatique ajoute de nouvelles incertitudes.

Mais la rivière recommence à respirer.

Et lorsque la rivière va mieux, ses habitants répondent présents.

Mon retour

Il y a quelques années, des naturalistes ont de nouveau observé des lamproies de Planer dans le Guyoult.1

Pour beaucoup d’entre eux, il s’agissait d’une bonne nouvelle.

Pour moi, c’était davantage qu’une bonne nouvelle.

C’était la preuve qu’une rivière peut guérir.

Pas rapidement.

Pas complètement.

Mais réellement.

Mon retour ne signifie pas que tous les problèmes sont résolus. Il rappelle simplement qu’une amélioration de la qualité des habitats et de l’eau peut permettre à des espèces discrètes de retrouver leur place.

Je ne suis qu’une petite lamproie, presque inconnue du grand public.

Pourtant, ma présence raconte quelque chose d’essentiel.

Lorsqu’une rivière retrouve peu à peu sa liberté, lorsqu’on limite les pollutions, lorsqu’on restaure les zones humides et que l’on redonne de l’espace au cours d’eau, ce n’est pas seulement l’eau qui s’améliore.

C’est tout un monde vivant qui reprend espoir.

Et parfois, au fond d’un méandre du Guyoult, cet espoir prend la forme d’une petite créature sans écailles que presque personne ne remarque.