des sols bretons
sous pression
Longtemps perçus comme un simple support de production, les sols bretons sont aujourd’hui affectés par des pollutions diffuses issues des pratiques agricoles. Excès d’azote, accumulation de phosphore, résidus de pesticides : ces altérations invisibles ont désormais des effets bien visibles, sur l’eau, la biodiversité et la fertilité des terres.
Une accumulation progressive de polluants
Contrairement aux pollutions accidentelles, souvent spectaculaires mais limitées dans le temps, les pollutions d’origine agricole s’installent progressivement. Année après année, les apports d’azote, de phosphore ou de produits phytosanitaires laissent une empreinte durable dans les sols. Peu visibles à l’œil nu, ces substances s’accumulent lentement et peuvent modifier les équilibres chimiques, biologiques et physiques qui conditionnent le bon fonctionnement des écosystèmes souterrains.
Cette évolution est d’autant plus préoccupante qu’elle se déroule souvent à bas bruit, sur plusieurs décennies, sans provoquer de dégradation immédiatement perceptible.
Le cas particulier du Cadmium
Parmi les contaminants susceptibles de s’accumuler dans les sols agricoles figure le cadmium, un métal lourd naturellement présent à l’état de trace dans certaines roches phosphatées utilisées pour la fabrication des engrais.
Introduit de manière répétée au fil des épandages, le cadmium présente plusieurs caractéristiques qui inquiètent les scientifiques.
Particularités :
- s’accumule progressivement dans les sols
- très peu mobile , d’où une persistance à long terme
- peut être absorbé par certaines cultures (céréales, légumes)
Effets potentiels :
Une partie du cadmium présent dans les sols peut être absorbée par certaines cultures, notamment les céréales et certains légumes, avant d’entrer dans la chaîne alimentaire. Cette capacité à passer du sol aux plantes, puis potentiellement aux animaux et à l’homme, explique l’attention particulière portée à ce contaminant.
À fortes concentrations, le cadmium peut également affecter la vie du sol en perturbant l’activité de certains micro-organismes ou en réduisant l’abondance de la faune souterraine, notamment les vers de terre qui jouent un rôle essentiel dans l’aération et la fertilité des sols.
Chez l’être humain, une exposition répétée à de faibles doses pendant de longues périodes peut entraîner une accumulation progressive dans l’organisme. Les autorités sanitaires1 considèrent ainsi le cadmium comme un contaminant préoccupant en raison de ses effets potentiels sur les reins, le système osseux et, plus largement, sur la santé publique.
En Bretagne, où les apports d’engrais phosphatés ont longtemps été importants, la présence de cadmium dans les sols constitue aujourd’hui un sujet de vigilance croissante. Peu connu du grand public, cet enjeu fait l’objet d’un suivi attentif de la part des organismes de recherche et des autorités sanitaires afin de mieux comprendre son évolution et ses conséquences à long terme.
Effets de quelques polluants sur les sols
| Azote (nitrates) | Phosphore | Biocides |
|---|---|---|
| Issu des effluents d’élevage et des engrais. Effets : lessivage vers les nappes, eutrophisation | Issu des effluents d’élevage et des engrais. Effets : s’accumule fortement dans les sols, relargage vers les cours d’eau | Herbicides, fongicides, insecticides. Effets : contamination diffuse des sols, impact sur la microfaune |
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« Un sol sans vie est un sol en danger »
(Hugo Clément, journaliste France Télévisions)
Observer un sol, c’est parfois constater l’absence. « L’absence de vers de terre est un signal d’alerte. Cela signifie que le sol est dégradé. ». Ce constat, simple en apparence, révèle une réalité inquiétante : une partie des sols agricoles a perdu une grande partie de sa biodiversité.
Des sols saturés dans certaines zones
Dans les bassins d’élevage intensif, on constate :
- excès d’azote chronique
- phosphore accumulé
- déséquilibre chimique des sols
On parle parfois de “saturation agronomique” !2…
Les conséquences de ces pollutions dépassent largement le sol lui-même. Les excès de nutriments sont entraînés vers les cours d’eau, contribuant à leur dégradation. Sur le littoral breton, ces phénomènes se traduisent notamment par la prolifération d’algues vertes, symptôme d’un déséquilibre profond.
Des impacts visibles sur les milieux
1. Qualité de l’eau dégradée
- nitrates dans les nappes
- prolifération d’algues vertes
Phénomène bien connu sur les côtes bretonnes.3
2. Eutrophisation
L’eutrophisation est un phénomène d’enrichissement excessif des milieux aquatiques en nutriments, principalement en azote et en phosphore.
Conséquences :
- asphyxie des milieux aquatiques
- mortalité de la faune
3. Turbidité des cours d’eau
La turbidité des cours d’eau en Bretagne est un enjeu réel, souvent moins médiatisé que les nitrates mais tout aussi révélateur de l’état des sols. Elle est liée :
- à l’érosion des sols
- au transport de particules fines… lors de fortes pluies par exemple
Une biodiversité des sols en déclin
Les organismes du sol sont particulièrement sensibles aux perturbations chimiques. L’usage de certains pesticides, associé à des pratiques intensives, peut réduire la diversité et l’abondance de la faune du sol. Les pollutions et pratiques agricoles intensives entraînent :
- baisse des vers de terre
- diminution de la diversité microbienne
- perturbation des chaînes alimentaires
Or, cette biodiversité est indispensable au bon fonctionnement des sols. Sa diminution affecte directement leur fertilité. Le sol devient moins fonctionnel et sa fertilité en remise en question. En effet, un sol pollué ou déséquilibré :
- retient moins bien l’eau
- devient plus dépendant des intrants
- perd sa capacité à nourrir durablement les cultures
En conséquences, on observe :
- stagnation voire baisse des rendements dans certains contextes
- sensibilité accrue aux sécheresses
Vers une prise de conscience
Malgré ces constats préoccupants, des évolutions encourageantes se dessinent aujourd’hui dans le monde agricole. Les enjeux liés à la qualité de l’eau, à la préservation de la biodiversité, à la lutte contre le changement climatique et à la santé des sols conduisent progressivement à repenser les modes de production. De plus en plus d’agriculteurs, de chercheurs et de collectivités reconnaissent qu’un système agricole ne peut plus être évalué uniquement à l’aune de ses performances économiques. Sa capacité à préserver les ressources naturelles, à maintenir la fertilité des sols, à protéger les milieux aquatiques et à favoriser la biodiversité doit désormais être considérée comme tout aussi essentielle. À ces dimensions écologiques s’ajoute également une dimension sociale : qualité de vie des agriculteurs, transmission des exploitations, emploi rural ou encore acceptabilité des pratiques par la société.
Cette prise de conscience favorise l’émergence de nouvelles approches visant à concilier production agricole et respect des écosystèmes. La réduction des intrants chimiques, le développement de l’agroécologie, la diversification des cultures, le retour des haies bocagères ou encore la restauration des zones humides constituent autant de leviers pour limiter les pollutions diffuses et reconstruire progressivement la qualité des sols.
Au-delà de la seule production agricole, l’objectif est de restaurer les fonctions naturelles des sols : leur capacité à stocker l’eau et le carbone, à recycler les éléments nutritifs, à abriter une biodiversité riche et à constituer le socle d’écosystèmes résilients. Car préserver les sols, c’est aussi préserver l’avenir des territoires qui en dépendent.4
« Ne pas baisser les bras »
(Jean-Marie et Louison Levrard, agriculteurs bio en Ille et Vilaine)
« Il faut continuer à croire en l’agriculture biologique même si l’ambiance est morose. »
La tension est forte ici, en Bretagne, où l’agriculture productiviste calibrée pour produire de la nourriture pour 22 millions de personnes a longtemps bridé l’avènement du bio. Pourtant en 2025, on recense 4 207 fermes bio (15 % des exploitations agricoles régionales, +1,9 % en un an), ce qui place la Bretagne au 6ᵉ rang français. 165 807 ha en bio (10,3 % de la SAU régionale), dont 10 570 ha en conversion.
Sources et références
Sources
- INRAE – Pollutions diffuses agricoles
- Agence de l’Eau Loire-Bretagne – Nitrates et phosphore en Bretagne
- IFREMER – Algues vertes en Bretagne
- ADEME – Impacts des pesticides sur les sols
- ANSES – Cadmium dans les sols et les denrées alimentaires
Notes de bas de page
- https://www.anses.fr/fr/content/cadmium-reduire-exposition ↩︎
- On appelle saturation agronomique le moment où l’on a tellement fertilisé les sols qu’ils cessent de fonctionner normalement. Autrement dit, quand nourrir la terre finit par la dégrader et qu’on transforme un sol vivant en réservoir de pollution. ↩︎
- https://www.eau-et-rivieres.org/nitrates-etat-des-lieux ↩︎
- https://ofb.gouv.fr/promouvoir-agroecologie ↩︎


