2 – Révolution agricole : quand la Bretagne a bousculé ses sols

Vue du même paysage breton (Pleudihen-sur-Rance) : à gauche, en 2026 – à droite, en 1960 © IGN

En quelques décennies, la Bretagne a connu une transformation agricole spectaculaire. Si cette révolution a permis d’augmenter fortement la production, elle a aussi profondément modifié les sols. Aujourd’hui, compactage, érosion et appauvrissement biologique interrogent : les sols bretons sont-ils en train de perdre leur capacité à fonctionner durablement.

Une transformation rapide : la révolution agricole bretonne

À partir des années 1960, la Bretagne s’engage dans une modernisation rapide de son agriculture. Le remembrement agrandit les parcelles, les haies disparaissent, et la mécanisation transforme les pratiques.

Ce mouvement s’accompagne d’une spécialisation croissante des exploitations et d’un recours accru aux intrants. En quelques décennies, le paysage bocager laisse place à des espaces plus ouverts et plus homogènes. Cette mutation a reposé sur plusieurs piliers :

  • remembrement et agrandissement des parcelles (et arrachage des pommiers)
  • mécanisation lourde
  • spécialisation (élevage hors-sol, maïs)
  • usage massif d’intrants (engrais, pesticides)

Le paysage change profondément :

  • artificialisation des sols agricoles
  • disparition de 50 à 70 % du bocage dans certaines zones
  • simplification des rotations culturales (avec « disparition » des prairies permanentes1)

Disparition du bocage : un rôle clé oublié

La disparition des haies a profondément modifié le fonctionnement des paysages agricoles. Or, ces éléments jouaient un rôle essentiel dans la protection des sols. Les haies jouaient un rôle fondamental :

  • limitation de l’érosion
  • stockage de carbone
  • habitat pour la biodiversité

Leur disparition a accentué :

  • le ruissellement
  • la perte de sols
  • la fragmentation écologique

Aujourd’hui, leur intérêt est de nouveau reconnu. Elles contribuent à limiter l’érosion, à favoriser l’infiltration de l’eau et à maintenir la biodiversité.

« Le remembrement a laissé des cicatrices »

Témoignage recueilli par Inès Léraud, journaliste et documentariste française2

« Le remembrement a été vécu comme une violence. Il a transformé les paysages, mais aussi les relations humaines. »

Ses enquêtes montrent : la destruction du bocage, les tensions sociales, la perte de repères ruraux.

Des sols soumis à des pressions mécaniques croissantes

L’intensification s’accompagne d’un recours accru à des engins lourds qui modifient profondément la structure des sols.

Effets observés :

  • compactage des horizons superficiels et profonds
  • diminution de la porosité
  • baisse de l’infiltration de l’eau

Conséquences :

  • asphyxie de la vie du sol
  • ruissellement accru
  • érosion

L’érosion : un phénomène discret mais croissant

L’érosion des sols reste souvent difficile à percevoir à l’œil nu, mais ses effets sont bien réels. Dans les zones limoneuses, particulièrement présentes en Bretagne, la surface du sol peut se dégrader rapidement en l’absence de couverture végétale, et deviennent alors particulièrement sensibles à la battance3.

Facteurs aggravants :

  • sols nus en hiver
  • disparition des haies
  • travail intensif du sol

Résultat :

  • transfert de sédiments vers les cours d’eau
  • pertes de sol estimées jusqu’à 1 à 10 t/ha/an localement

Appauvrissement en matière organique

La matière organique, essentielle à la fertilité des sols, a également été affectée. Le travail intensif du sol accélère sa décomposition, tandis que certains apports traditionnels ont diminué. La matière organique est donc au cœur du fonctionnement des sols. Or, on observe :

  • diminution des apports organiques traditionnels
  • minéralisation accélérée liée au travail du sol

Effets :

  • baisse de la fertilité
  • perte de structure
  • diminution de la biodiversité

Cette évolution entraîne une perte de structure et une moindre capacité à retenir l’eau. Les sols deviennent plus dépendants des intrants pour maintenir leur productivité.

Un système productif mais fragile

La Bretagne reste aujourd’hui une région agricole majeure, mais ce modèle repose sur des sols :

  • plus sensibles aux aléas climatiques
  • dépendants des intrants
  • fragilisés biologiquement

Les effets cumulés de ces transformations conduisent aujourd’hui à une prise de conscience. La question n’est plus seulement de produire, mais de produire durablement, en préservant les ressources.

Les sols, longtemps négligés, apparaissent désormais comme un élément central de cette réflexion. La question centrale devient : comment restaurer la résilience des sols ?

« Le productivisme a fragilisé nos sols »

André Pochon, agriculteur français et pionnier de l’agriculture paysanne et de l’agriculture durable.

« Le système productiviste a fragilisé les sols et rendu les agriculteurs dépendants des intrants. Il est possible de produire autrement, en respectant l’équilibre entre sol, plante et animal. »

Figure majeure en Bretagne, il critique depuis des décennies : la rupture du cycle organique, la culture intensive du maïs, les élevages hors-sol.


Sources et références

  • INRAE – Sols agricoles et pratiques culturales en Bretagne
  • Agence de l’Eau Loire-Bretagne – Érosion et ruissellement en Bretagne
  • Bretagne Environnement – Les sols en Bretagne
  • Ministère de l’Agriculture – Évolution des systèmes agricoles bretons

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Article rédigé par Yannick Meneux, avril 2026

  1. Protéger les Prairies pour un Avenir Agricole Durable ↩︎
  2. Champs de bataille – L’histoire enfouie du remembrement, Delcourt, 2024 ↩︎
  3. C’est la croûte superficielle compacte formée par l’action des gouttes de pluie et le fractionnement des agrégats à la surface du sol. La formation de croûtes entraîne une baisse de l’infiltration de l’eau dans le sol et ainsi une augmentation du ruissellement. ↩︎