Après un premier inventaire réalisé en 2013 puis un second en 2017, les odonates des Grandes Landes de Trébédan font désormais l’objet d’observations régulières. En 2025 et 2026, les prospections de Jean-Christophe Dudicourt et de Romain Taillefert ont permis de recenser 24 espèces. Au-delà de ce chiffre, l’inventaire révèle surtout la diversité des milieux humides de la réserve : mares ouvertes ou bordées de saules, dépression tourbeuse et lande constituent autant de milieux fréquentés par des cortèges d’espèces différents.
Des libellules comme indicateurs de la diversité des Grandes Landes
Les Grandes Landes de Trébédan ne sont pas seulement un vaste ensemble de landes humides. Elles abritent une mosaïque de milieux où alternent mares, dépressions tourbeuses, zones plus ou moins ouvertes et landes.
Les odonates — libellules et demoiselles — sont particulièrement intéressants pour révéler cette diversité. Leur présence est liée à l’existence de milieux aquatiques favorables à leur reproduction, mais aussi à la structure de la végétation environnante et aux conditions d’ensoleillement, d’ouverture ou de fermeture des habitats.
Un premier inventaire avait été réalisé en 2013 par Bertrand Debroize, avec huit passages, permettant de recenser 20 espèces. En 2017, Bertrand réalisait un inventaire en 9 passages et recensait 26 espèces.
Depuis 2025, les observations sont renouvelées chaque année. En 2026, les prospections réalisées par Jean-Christophe Dudicourt et Romain Taillefert ont porté à 24, le nombre d’espèces recensées aux Grandes Landes..
Cette progression du nombre d’espèces connues doit toutefois être interprétée avec prudence : l’effort de prospection, les observateurs et les conditions d’observation ne sont pas identiques entre 2013 et 2026. L’enjeu est donc moins de conclure à une augmentation de la biodiversité que de mieux comprendre le cortège d’odonates associé aux différents milieux de la réserve.
Vingt-quatre espèces, huit familles
Les 24 espèces recensées en 2026 appartiennent à huit familles1.
Les Coenagrionidés, qui regroupent notamment plusieurs petites demoiselles, sont particulièrement représentés avec sept espèces. Viennent ensuite les Libellulidés, également au nombre de sept espèces. Les Aeschnidés comptent trois espèces, tandis que les Lestidés et les Platycnemididés en comptent deux chacune. Les Caloptérygidés, Corduliidés et Gomphidés sont représentés chacun par une espèce.
Parmi les espèces observées figurent notamment l’Agrion élégant, l’Agrion mignon, l’Agrion jouvencelle, l’Agrion délicat, le Leste verdoyant, le Leste vert, l’Aeschne affine, l’Aeschne bleue, la Cordulie bronzée, le Gomphe gentil, la Libellule à quatre taches, la Libellule déprimée, la Libellule écarlate, l’Orthétrum bleuissant et l’Orthétrum réticulé.
Le suivi montre également que le cortège n’est pas figé. Cinq espèces observées en 2013 ou 2017 n’ont pas été retrouvés en 20262. À l’inverse, plusieurs espèces n’apparaissaient pas dans l’inventaire de 2013, parmi lesquelles l’Aeschne affine (Aeshna affinis), la Cordulie bronzée (Cordulia aenea) et la Naïade au corps vert (Erythromma viridulum).
Ces différences constituent autant de pistes pour comprendre l’évolution du site, mais elles devront être confirmées par un suivi plus standardisé.



Quatre milieux, quatre visages des Grandes Landes
L’intérêt des observations réalisées en 2026 est aussi de pouvoir regarder de plus près où les libellules ont été rencontrées. Romain Taillefert a effectué des observations quantitatives dans quatre secteurs :

Ces chiffres montrent immédiatement que richesse en espèces et abondance des individus ne se confondent pas.
La mare n°1, par exemple, accueille 13 espèces, mais concentre à elle seule 342 individus, soit très largement le plus grand nombre d’observations. À l’inverse, la mare n°2 présente le cortège le plus riche, avec 15 espèces, mais seulement 72 individus comptabilisés.
La mare ouverte : une forte concentration d’individus
Avec six passages et 342 individus observés, la mare n°1 apparaît comme le secteur où l’activité des odonates a été la plus importante au cours des prospections de Romain.
Les effectifs y sont notamment dominés par deux demoiselles : l’Agrion mignon (Coenagrion scitulum) et l’Agrion jouvencelle (Coenagrion puella). À elles deux, ces espèces représentent une part considérable des observations.
La présence d’une surface d’eau relativement ouverte et bien exposée semble ici constituer un facteur favorable à une forte activité des odonates.
Mais cette mare n’est pas nécessairement « la plus riche » au sens de la diversité spécifique : avec 13 espèces, elle est devancée par la mare n°2.



La mare bordée de saules : moins d’individus, davantage d’espèces
La mare n°2 offre un contraste intéressant.
Elle accueille 15 espèces, soit le plus grand nombre enregistré dans les quatre secteurs étudiés par Romain, mais avec seulement 72 individus comptabilisés.
La présence des saules contribue à donner à cette mare une structure différente de celle de la mare ouverte. Il serait toutefois prématuré d’attribuer directement les différences observées à la seule présence des ligneux : d’autres facteurs interviennent, notamment la configuration de la mare, la végétation aquatique et rivulaire, l’exposition et les conditions météorologiques au moment des passages.
Cette différence entre richesse spécifique et abondance montre justement l’intérêt de poursuivre les observations.



La dépression tourbeuse : une richesse discrète
La dépression tourbeuse a fait l’objet de cinq passages. Dix espèces et 34 individus y ont été observés.
Les effectifs y sont donc nettement plus faibles que dans les mares. Mais cette faible abondance ne signifie pas que le milieu soit sans intérêt pour les odonates.
La dépression tourbeuse constitue un habitat différent, associé à une dynamique hydrologique particulière. Elle participe à la mosaïque de milieux humides qui fait l’intérêt des Grandes Landes.
Dans un contexte de sécheresse estivale de plus en plus marqué, le suivi de ces dépressions sera particulièrement intéressant pour apprécier leur capacité à conserver des conditions favorables aux espèces qui leur sont associées.



La lande aussi accueille les libellules
Les observations réalisées dans la lande correspondent à un parcours aléatoire, et ne sont donc pas directement comparables à celles effectuées sur les mares.
Elles ont néanmoins permis de relever 11 espèces et 77 individus.
Certaines espèces y ont été particulièrement bien représentées, notamment l’Orthétrum réticulé (Orthetrum cancellatum), le Gomphe gentil (Gomphus pulchellus) et la Libellule écarlate (Crocothemis erythraea).
Ces observations rappellent que les odonates ne sont pas cantonnés aux seuls plans d’eau : les adultes utilisent également les landes et les espaces terrestres voisins pour chasser, se déplacer ou se tenir à proximité de leurs sites de reproduction.



Un suivi qui va encore gagner en précision
Ces premières données permettent donc de dresser un portrait de plus en plus précis des odonates des Grandes Landes. Mais elles constituent surtout une étape dans un suivi appelé à se renforcer.
Selon Jean-Christophe Dudicourt, la plupart des espèces observées en 2026 se reproduisent probablement sur place. Cette hypothèse devra cependant être vérifiée. En 2027, la mise en place d’un protocole spécifique homologué pour les zones humides permettra de mieux caractériser la reproduction des espèces et de suivre leur évolution dans le temps.
Ce suivi sera particulièrement précieux dans un site où les conditions hydrologiques et la végétation évoluent, sous l’effet à la fois de la dynamique naturelle des landes et des changements climatiques.
Car derrière les 24 espèces aujourd’hui recensées, c’est bien l’évolution de tout un écosystème de zones humides que les libellules peuvent contribuer à nous faire comprendre.
Merci aux observateurs !
Un grand merci à Bertrand Debroize, qui avait réalisé un premier inventaire en 2013 puis un second en 2017, ainsi qu’à Jean-Christophe Dudicourt et Romain Taillefert pour leurs observations et leur contribution à la connaissance naturaliste des Grandes Landes de Trébédan.
Grâce à leur travail, les connaissances sur les odonates de la réserve s’affinent année après année. Et dès 2027, un nouveau protocole permettra d’aller encore plus loin dans le suivi de ces fascinants habitants des zones humides.
Image d’en-tête : ballet d’Agrions mignons © Romain Taillefer
Texte : Yannick Meneux (avec la complicité de Jean-Christophe Dudicourt)
- Voir l’inventaire complet ↩︎
- Les cinq espèces présentes dans l’inventaire de 2013 ou 2017 qui n’ont pas été retrouvées dans les observations de 2026 sont les suivantes : Leste fiancé (Lestes sponsa), Naïade de Vander Linden (Erythromma lindenii), Agrion nain (Ischnura pumilio), Orthétrum brun (Orthetrum brunneum) et Aeschne mixte (Aeshna mixta). ↩︎